Théâtrorama

Molly avec Chloé Chevalier

Dans une lumière très basse, on ne distingue que le lit sur le plateau et dans ce lit, on ne la remarque même pas avant que sa voix ne s’élève dans le désordre des draps. Elle, c’est Molly Bloom qui dort tête-bêche, à côté de son mari endormi et qui ne parvient pas à trouver le sommeil. Molly c’est Chloé Chevalier, qui, totalement habitée par son personnage, lui prête vie dans un soliloque halluciné et nous attrape pour ne plus nous lâcher durant 1 h 30. Une parole éruptive qui raconte les joies et les chagrins, dans laquelle surgissent les regrets et les fantasmes, les rêves et la réalité avec ses faux espoirs et ses rencontres avortées.

“Le plaisir qu’ils peuvent prendre avec le corps des femmes…”

Molly constitue le dernier chapitre – intitulé Pénélope – du roman “Ulysse” de James Joyce. Celui-ci transpose l’Odyssée d’Homère dans l’Europe du XX° siècle et la condense en un récit d’une seule journée. “Ulysse” raconte les naufrages dérisoires de Léopold Bloom à Dublin le 16 juin 1904. Le dernier chapitre composé de huit immenses phrases, écrites presque sans ponctuation, laisse la parole à Molly, la femme de Léopold Bloom. C’est l’un des premiers monologues intérieurs de la littérature où un personnage se construit en se racontant. C’est le premier personnage féminin à parler d’elle-même avec cette parole d’autant plus sulfureuse que nous sommes en 1921 et que cette parole est imaginée par un homme… 

Molly est engoncée dans une éducation rigide qui cantonne les femmes à un rôle prédéterminé dans l’ombre de leur mari. Elle, rêve d’’une autre vie, une vie plus libre qui tiendrait compte de ses désirs. 

Chloé Chevalier construit le corps de Molly à partir de la chair même de mots qui s’enchaînent pêle-mêle dans une liberté  absolue du dire pour se sentir exister. Dans une pensée sans fard et sans limite, Molly dévoile ses désirs les plus intimes, révèle les fantasmes et les jouissances qui l’habitent. Si la parole de Molly prend naissance dans son lit, celui-ci est surtout un espace de solitude qui souligne la présence absente du corps du mari pour devenir peu à peu le lieu de l’interpellation et de la confidence à l’adresse d’un public qui écoute dans le noir. 

La mise en scène de Pascal Papini et le jeu frontal de Chloé Chevalier assument la crudité des propos, l’écriture brûlante de ce texte brut et d’une incroyable modernité. Sans faux fuyant et sans vulgarité, la comédienne donne une véritable innocence à son jeu en prenant à témoin le spectateur-voyeur, lui faisant entendre chaque intonation de la langue musicale du texte. L’abondance des mots, voire leur excès construit en fait les non dits du couple, d’une société qui relègue le désir des femmes  dans l’ombre et l’interdit. Exilée de son enfance, Molly est précipitée dans une vie de femme qu’elle n’a pas réellement désirée.     

Faisant entendre chaque mot, chaque intention du texte, Chloé Chevalier nous conduit par le dévoilement impudique des désirs intimes de Molly dans le voyage incandescent de la jouissance féminine, faisant du personnage notre contemporaine.

Dans un jeu dense fait de justesse , de précision, la mise en scène de Pascal Papini reste sobre, au plus près de la pensée et de la déflagration du texte de Joyce, tenant compte du rythme de la parole dans une pensée qui vagabonde, entre parole à voix haute et adresse au public. La scénographie ouvre par des jeux de miroirs un peu déformants vers différents plans dans le jeu. La fatigue intervenant avec le manque de sommeil, elle permet aussi la distorsion vers une réalité à la limite du rêve éveillé.

Dans le vertige du fil de la pensée de Molly, Chloé Chevalier donne du poids à chaque propos  jusqu’à faire exploser les limites de la nuit et transformer la chair des mots en un corps de femme qui exprime des attentes, un plaisir et une jouissance qui n’appartiennent qu’à elle.

  • Molly
  • D’après “Ulysse” de James Joyce
  • Traduction Tiphaine Samoyault © Ed. Gallimard
  • Adaptation  : Pascal Papini/ Chloé Chevalier
  • Mise en scène : Pascal Papini
  • Scénographie et Création lumière : Érick Priano 
  • Avec Chloé Chevalier 
  • Création sonore : François Sallé
  • Costumes : Isabel Fortin, Chloé chevalier
  • Crédit photos: Sébastien Marchal
  • Durée : 1 h 30
  • Jusqu’au 19 octobre à 19h (mardi au samedi)  au Théâtre Les Déchargeurs


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