Théâtrorama

La lumière éclaire à peine le haut de la structure métallique du décor et comme venu de nulle part un Ave Maria s’élance, porté par la voix cristalline de la comédienne qui semble flotter au-dessus de la salle. Ce moment de grâce sera le seul de cette pièce âpre et dure comme un silex. C’est le début de  »Misterioso 119 », une pièce de l’auteur ivoirien Koffi Kwahulé écrite en 2005 et mise en scène par Laurence Renn Penel.

Qui joue cet air qu’elles nomment Misterioso 119 sur un violoncelle et qui semble surgir des profondeurs de ce couvent ? Du moins suppose-t-on qu’il s’agit d’un couvent puisqu’une mère supérieure le dirige. Pourtant ces cinq filles ne correspondent pas aux pensionnaires d’un tel lieu. Elles n’en ont ni le look, ni le langage, elles y sont détenues disent-elles et les échanges qu’elles ont entre elles laissent supposer dès le début la gravité de leurs crimes…La détention les a dépouillées de tout, y compris de leur nom. Elles se définissent comme appartenant au dedans alors que la jeune femme qui tente de monter avec elles un spectacle de pom-pom girls est  »la femme du dehors » mais qui  »mène aussi une vie sans fenêtres », ce qui lui fait un point commun avec les vraies détenues. Dans cet univers clos, ces femmes parlent d’amour, de sexe, elles fantasment sur le dehors tout en se sentant effrayées à l’idée de sortir. Elles vivent sous le regard constant des unes et des autres, dépossédées de toute intimité. Dans une organisation qui tient de la meute, on intègre les unes, on rejette les autres selon des principes non-écrits…

De la violence des corps au rituel d’initiation
Nourri de toutes les cultures du monde et musicien de formation, Koffi Kwahulé est né en Afrique. Son écriture syncopée intègre les rythmes de Coltrane, de Parker ou Thélonious Monk. Selon lui, le jazz est une affaire de  »corps éparpillés » par la violence de l’histoire et cette violence-là se retrouve dans la plupart de ses pièces.  »Misterioso 119 » n’échappe pas à la règle. Pour rendre compte de cette agression des corps qui, dans ce lieu d’enfermement, est aussi la seule façon d’aimer, Laurence Renn Penel dirige les actrices vers un jeu continuellement sous pression, où le moindre regard, le plus petit relâchement peut conduire au pire. Comme dans des cages, les cinq filles se tournent autour, s’épient, imaginent des rituels d’initiation ou de soumission qui peuvent aller jusqu’à la mutilation. La proximité de ces corps aux aguets exacerbe une sensualité qui passe aussi par une parole récupérée par une bouche ou une autre, avec en fond sonore, comme une plainte, cette musique lancinante et quasi obsessionnelle.

Le collectif oblitère l’intimité, condamnant toute possibilité d’exister hors de lui, cannibalisant tout ce qui vient de l’extérieur. La vie, ou du moins ce qu’il en reste, se dit dans une langue qui accroche, qui vibre, avec des mots vides de toute émotion, pour raconter la déflagration des corps, tout en essayant de reconstruire le monde. Pourtant, malgré la performance et le courage des comédiennes qui jouent, dans un engagement physique total, au plus près du public, malgré une mise en scène aux qualités et à la générosité indéniables, le spectacle tourne parfois à la démonstration redondante, ignorant des pistes plus souterraines suggérées en creux par l’écriture. Dans la plupart des pièces de Kwahulé, la violence des corps est aussi vue comme une liturgie ou une offrande qui ouvre sur le questionnement et interroge le silence. Ici, la fin du texte se perd, les mots se chevauchent, à peine audibles. On aurait eu envie que  »le faire » pleinement justifié tout au long de la pièce, s’arrête enfin et que, seuls les mots s’emparent de l’espace, comme une dernière tentative, non pas de  »reconstruire le corps, mais de l’humaniser  ».

[note_box]Misterioso 119
De Koffi Kwahulé
Mise en scène : Laurence Renn Penel
Scénographie Thierry Grand
Lumières Pascal Sautelet
Avec Jana Bittnerova Maïmouna Coulibaly Gabrielle Jeru Douce Mirabaud Natacha Mircovich Karelle Prugnaud
Crédit photo : Pascal Sautelet[/note_box]

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