Théâtrorama

Avec une énergie qui ne se dément pas du début à la fin du spectacle, ils sautent, ils rampent sur le sol, ils semblent surgir du néant ou escaladent comme des hommes- araignées les structures métalliques qui composent le décor.

Ils sont partout dans un engagement physique total, dans une confiance absolue à chaque partenaire qui compose ce groupe de seize acteurs du Studio 7, comédiens, acrobates et danseurs, tous formés à la prestigieuse école du Théâtre d’Art de Moscou. Artistes complets, ils sont à peine une vingtaine à être sélectionnés parmi cinq mille artistes auditionnés.

Avec une partition musicale qui suit l’action au geste près, David Bobée et Kirill Serebrenikov, tous deux frères de théâtre, s’inspirent des « Métamorphoses » d’Ovide. Choisissant une vingtaine de ces histoires revues et complétées par Valéry Pecheykin, dans laquelle vient s’enchâsser le texte original, ils mettent en scène une fresque qui, s’appuyant sur la mythologie, nous renvoie à notre monde contemporain.

Installé dans un décor de fin du monde, un homme se souvient par à-coups. Des bribes d’histoires fabuleuses, qui plongent dans la nuit des temps, remontent à sa mémoire. Mi-homme et mi-animal, cet être hybride est un clochard errant et vit dans une décharge, à la lisière du monde des humains. Dans le chaos de sa tête, des parcelles de mythes lui reviennent en mémoire. Un morceau de plastique qui vole redonne naissance à Icare et Dédale, en poussant un morceau de métal, il redécouvre, au fond de lui, le mythe de Sisyphe. De sa souffrance et de sa parole confuse, d’une métamorphose à l’autre, naît le fil d’un récit qui part et revient de la violence de l’Antiquité à celle de nos jours.

Un télescopage entre temps anciens et modernité
La mise en scène joue sur un télescopage permanent entre hier et aujourd’hui, entre le réalisme des corps et la fantasmagorie qui surgit des jeux de la lumière et des images. Au monde des dieux et à leur violence manipulatrice, les humains ne peuvent résister que par la musique, l’amour, la fragilité et l’intelligence.

La scénographie de « Métamorphosis » s’inspire de l’esthétique des jeux vidéo et des films d’anticipation, plaçant la scène d’emblée dans un univers post-apocalyptique. Les récits épiques de l’Antiquité se retrouvent confrontés et reliés à la mythologie des romans populaires de science-fiction de notre époque. Narcisse, Orphée, Eurydice ou Midas se racontent dans une décharge de carcasses de voitures, un univers de béton et de métal oxydé, dans un espace empli de déchets grisâtres, de voitures carbonisées, fumantes et un monde grillagé.

Comme une sorte d’ossature du monde des dieux et des humains, des échafaudages en métal sur la scène prolongent les structures métalliques de la salle du Théâtre de Chaillot, englobant ainsi salle et scène dans le même univers grisâtre où la virtualité et la vidéo se mêlent à la chair du corps des acteurs.

Portés par l’énergie d’une chorégraphie imaginée par le chorégraphe congolais DeLaVallet Bidiefono, les comédiens repoussent les limites de l’espace et nous transportent dans un univers en 3 D. Jouant sur la verticalité et l’horizontalité, s’installant au ras du sol ou dans des espaces minuscules, passant de l’hyperactivité à l’immobilité, du cri au murmure, ils racontent une humanité revenue au chaos des origines et qui surgit du minéral, de l’animal et du végétal, avec au centre, la figure du sans-abri comme métamorphose contemporaine par excellence.

Figure du désordre, face au public et seul en scène, l’homme clame à la fin du spectacle sa haine d’un monde où règne le Mal toujours plus grand, preuve inéluctable de la lutte qui continue entre les dieux et les hommes. Le visage maculé de crasse et de sang, il crie sa solitude comme un avertissement face à l’indifférence. Brutal et émouvant à la fois, le personnage finit par évoquer le masque grimaçant de Dionysos qui, dans le théâtre grec, une fois les acteurs disparus, restait la seule trace, le témoin ultime de la tragédie qui vient de se dérouler.

[note_box]Metamorphosis
D’après Ovide
Textes contemporains de Valéry PECHEYKIN
Spectacle en russe surtitré par Rimma Genkina
Mise en scène : David BOBÉE et Kirill SEREBRENIKOV
Chorégraphie : DeLaVallet Bidiefona
Lumières : Stéphane Babi Aubert
Régie Générale : Thomas Turpin
Vidéo : José Gherrak
Avec les Acteurs du Studio 7 de Moscou
Nikita Kukushkin, Roman Shmakov, Evgenia Afonskaya, Harald Rosenstrom, Alexander Gorchilin, Alexandra Revenko, Yana Irtenieva, Maria Poezzhaeva, Ilya Romashko, Philipp Avdeev, Artem Shevchenko, Rinal Mukhametov, Artur Beschastny, Svetlana Mamresheva, Ivan Fominov, Ekaterina Steblina.
Durée : 2 h 20
crédit photo: Anna Shmitko
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