Théâtrorama

Comment aborder la vie quand elle revient brutalement, après des mois de silence dans l’horreur des camps de concentration ? Y reprendre part ? Pourquoi ? Comment ? Et surtout, pour qui ?

Sur les 230 femmes qui sont déportées à Auschwitz par le convoi du 24 janvier 1943, Charlotte Delbo fait partie des 48 qui reviennent. Cette femme de théâtre, secrétaire de Louis Jouvet pendant de nombreuses années, s’engage dans la Résistance avec son mari Georges Dudach en 1942. Quelques mois plus tard, il meurt fusillé au Mont-Valérien et elle est déportée dans le seul convoi « politique » organisé par la France durant la Seconde Guerre Mondiale. Au lendemain de l’horreur, prendre la plume est pour la jeune femme une démarche nécessaire de mémoire et de loyauté. L’unique planche de salut pour survivre face à l’innocente et terrifiante blancheur des pages de l’« après ».

Un récit à six voix
Comme un dialogue intime dans lequel s’entremêlent différents espace-temps, Charlotte Delbo imagine une pièce qui serait fondée sur les retrouvailles, au fil du temps, d’elle-même avec ses amies des camps. Claude-Alice Peyrottes, metteur en scène du spectacle, s’en empare comme d’un théâtre-documentaire. Délimitant un espace-jeu à l’échelle zéro, elle met en exergue la confrontation de l’ombre à la lumière ; celle du public aux actrices et donc de la salle au plateau. Somme toute, celle de la mort à la vie. C’est au sein même de ces tête-à-tête ardus que s’ancrent les enjeux dramatiques de la pièce et que le fil rouge est tiré. La lumière poussiéreuse qui enveloppe les premiers monologues laisse peu à peu place à la couleur du temps qui passe et réinjecte la vie dans les mots.

Les personnages semblent évoluer en huis clos derrière le quatrième mur, et pourtant, une brèche s’ouvre lorsqu’une Charlotte Delbo inattendue surgit du public, rejoint la scène et permet à la parole de circuler autrement avec l’extérieur. La mise en abyme est troublante, le parallèle entre auteur et metteur en scène nous est dévoilé comme un vertige. Cependant, malgré une réelle finesse d’analyse dramaturgique et une grande sincérité, la mise en scène reste timide, laissant au premier plan la parole et le récit de l’auteure. Le parti pris réaliste tire quelquefois le jeu vers l’illustratif, ouvrant la voie au commentaire, parasitant l’action et essoufflant les mots. Au-delà de cette absence de choix précis qui nous empêche parfois d’adhérer à 100 %, Mesure de nos jours est un puissant et poignant hymne à la vie, qui mérite d’être entendu par chaque génération que porte notre Terre. Un spectacle essentiel.

Mesure de nos jours
Troisième volet de la trilogie « Auschwitz, et après »
De Charlotte Delbo
Mise en scène : Claude-Alice Peyrottes
Avec Sophie Amaury, Sophie Caritté, Marie-Hélène Garnier, Claude-Alice Peyrottes, Maryse Ravéra, Maud Rayer.
Assistante : Maryse Ravéra
Costumes : Nicolas Fleury
Régie : Marco Leroy
Production : Compagnie Bagages de Sable
Crédit photo : Stéphanie Petitjean

Au Théâtre de l’Épée de bois  jusqu’au 22 mars 2015
Jeudi, vendredi et dimanche à 20h30, samedi à 16h.
Durée : 1h20

 

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