Théâtrorama

Étrange journée…

Matin et soir, d’après Jon Fosse au Theatre de l'AquariumIl y eut un matin et il y eut un soir… De matin en soir et de soir en matin, ainsi se succèdent les jours qui composent la vie de Johannès, veuf et pêcheur à la retraite, qui vit dans une petite maison de la côte norvégienne. Comme d’habitude, il se prépare à se rouler une cigarette et à boire son café. Comme tous les jours, il ira sûrement pêcher et attendra la visite de sa fille cadette Signe qui habite près de chez lui…

Tout est comme d’habitude, mais une drôle de légèreté anime les objets, les maisons, la lumière… et la terre, le ciel, la mer semblent scintiller d’un éclat – d’un sens ? – particulier. Lui-même se sent « comme un jeune homme »… Il croise sur la grève son vieux copain Peter – mais n’est-il pas mort depuis trois ans déjà et comment peut-il le voir ? – puis sa fille chérie Signe, mais elle ne le voit pas et littéralement, elle le traverse et passe à travers lui : étrange journée…

Un matin, Johannes naît. Un autre matin, 80 ans plus tard, il se réveille…La pièce de Jon Fosse Matin et soir, brillamment mise en scène par Antoine Caubet oscille entre ces deux temps. Construite entre rêve et conte, elle devient une sorte de voyage initiatique où la compréhension s’affine et ouvre un chemin vers plus de conscience alors que la vie s’efface.

Glissements progressifs

La pièce débute par la naissance de Johannès et la fierté de son père Martin à sa naissance. Cris, sensations, pulsations, rythmes lumineux hachés, brusques, frémissants. Cristallisation de l’instant porté par un violoncelle (parfois un peu trop fort) où les mots se bousculent, se perdent en borborygmes jusqu’au cri final de l’enfant qui vient de naître. Le texte rend compte de la naissance dans son aspect le plus physique, portée par une musique qui invente cette naissance à sa manière.

La mémoire se déplace et Johannès se dresse âgé de 80 ans. Il est debout, il ne bouge guère, et parle. La lumière sur le plateau est passée du noir à une sorte de clair-obscur où les ombres se détachent. Les mots et les corps disent les sensations concrètes, alors que se confondent les temps et les êtres. La scénographie imaginée par Antoine Caubet se réduit au minimum mais permet d’ancrer l’histoire de Johannès dans un cadre précis. Nous sommes au bord de la mer, au cœur de cette lumière si particulière des pays du Nord. Entre aube et crépuscule, la lumière change, anime le miroir transparent de l’eau qui compose le sol. Un plan fortement incliné, surélevé et comme flottant au-dessus du sol, occupe l’ensemble du plateau et représente tous les décors évoqués : la maison de Johannès, le ponton où sont amarrés les bateaux des pêcheurs, l’espace autour de sa maison et celui plus lointain où vit sa fille…C’est aussi le lieu de l’entre-deux où se tient Peter, l’ami de Johannès qui, tel Charon le passeur des Enfers, l’attend pour le conduire vers la haute mer.

Les mots sont poussés les uns après les autres jusqu’au point ultime « là où il n’y a plus de mot » dit Peter et où ils finiront pas se perdre et par devenir inutiles. Que reste-t-il d’une vie? Où partent les colères, les amours et lorsque la mort arrive de quoi se souvient-on ? Jon Fosse répètent les mots, les malaxent, les inscrit dans une spirale qui dit la mort avec les mots de la vie.

La mise en scène d’Antoine Caubet laisse tout l’espace au jeu des acteurs. Trois corps, trois âges, trois voix. Pierre Baux dans le rôle de Johannès est d’une extrême justesse. Très engagé physiquement, dans un jeu plein de subtilité, il laisse surgir l’émotion, l’étonnement et le questionnement de son personnage sans ostentation. Face à lui, Antoine Caubet joue un Peter mystérieux et plein de compassion. Économe de mots et de mouvements, il donne de la profondeur et fait exister ces bords du monde où il se tient désormais. Entre les deux, Marie Ripoll apporte au personnage de Signe sa jeunesse et son regard lumineux.

Sans grandiloquence, ni démonstration, Caubet quitte l’anecdote pour nous conduire vers l’essence d’un théâtre qui doute. À la jonction du monde des vivants et des morts, sa mise en scène fait surgir des espaces précis et mouvants, délimités par les mots, dans un rapport précis entre l’ombre et la lumière. Cela donne un spectacle d’une grande force où la douceur se mêle à une sorte de tristesse diffuse et pleine de tendresse qui conduit à l’apaisement.

Matin et soir
D’après Jon Fosse
Traduction de Terje Sinding (Editions Circé)
Adaptation, Scénographie et Mise en scène : Antoine Caubet
Avec Marie Ripoll, Pierre Baux , Antoine Caubet
Assistante : Marlène Durantau
Lumière : Antoine Caubet & Romain Le Gall Brachet
Son : Valérie Bajcsa
Costumes : Cidalia Dacosta
Maquillages & perruque : Magali Ohlman
Photographie : Hervé Bellamy
Construction des décors : Éric den Hartog et Antonio Rodriguez
Violoncelle, Composition & Interprétation : Vincent Courtois
Durée : 1 h 20
Crédit photos: Hervé Bellamy

Jusqu’au 24 Février au Theatre de l’Aquarium

Tournée
28 Février 2019 – Carré Sam – Boulogne sur Mer

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