Théâtrorama

Performances de Marine Colard et Moïra Dalant

Marine Colard et Moïra Dalant se font Chimique(s)Le 2 juin 2017 au 19 Côté Cour, se tenait la deuxième édition de « Chimique(s) », une nuit de performances organisées par les artistes Marine Colard et Moïra Dalant. L’occasion de découvrir un joli vivier de jeunes talents et de constater une réjouissante vitalité dans les propositions. Parfois aussi, peut-être involontairement, ces propositions révèlent un état des lieux plus profond et parlent de notre rapport actuel au temps et à la culture. Plongée.

Le 19 Côté Cour, lieu privé, accueille régulièrement de jeunes artistes qui disposent sur plusieurs étages d’un espace de travail privilégié. Lors de cette soirée, chaque espace sera occupé par des performances, qu’elles soient spectaculaires ou intimistes. Un petit bar est proposé aux spectateurs, et la soirée de Marine Colard et Moïra Dalant  se déroule sous le signe de la déambulation et de la légèreté.

Le Tir Sacré

Marine Colard se tient droite, avec à la main des feuillets qu’elle lit sans perdre de vue le public. Elle nous donne à entendre des textes tirés de commentaires sportifs. Les spectateurs peuvent reconnaître – entre autres – le sprint final de Marie-José Pérec aux Jeux Olympiques d’Atlanta. À un rythme régulier, les récits de performances, miracles et échecs sportifs se suivent et finissent par se ressembler. Car Marine Colard joue la mélodie passionnée des commentateurs sportifs avec un ton très détaché, ce qui a pour effet de rendre ces grands moments de sports de haut niveau hilarants et parfaitement vains.

Derrière Marine Colard, son partenaire, Sylvain Ollivier, semble faire tout ce qu’il peut pour figurer ces moments dans des poses semi-héroïques difficiles à tenir. La représentation de l’effort tourne à vide, et le performeur ne parcourt aucune distance, coincé qu’il est dans sa statuaire convenue. Seule la fenêtre – ouverte – donne des idées d’échappatoire par le suicide.
La sensation donnée est celle d’une société engoncée dans le confort d’un canapé et qui n’en finit plus – à défaut de vivre l’Histoire – de se raconter des épopées et de s’inventer des drames, si dévitalisés soient-ils. C’est également notre attitude de spectateur et notre passion passive devant ces faux événements qui est ici pointée du doigt. Simple et tranchant. Très réussi.

Le Sacre du Printemps

Tout l’espace du hall est occupé par un chœur de théâtre. Ici, l’on assistera à une suite très drôle de clichés sur le théâtre choral, et les exercices d’écoute collective qui donnent souvent lieu à des scènes absurdes. On voit le spectacle d’égos mal déguisés qui tentent – au prétexte de l’écoute et de l’improvisation – d’exister plus que les autres. Les mines sont graves et l’œil frise… Le plaisir des performeurs à envoyer valdinguer dans le quatrième mur leurs longues années d’apprentissage en atelier théâtre est palpable. Il y a de la vengeance dans cette performance là. Et les cris soudains, les immobilités dénuées de sens, les bonds de cabri donnés avec un surinvestissement ébouriffant gagnent les spectateurs et leur permettent un rire libérateur, même s’il est un peu facile… Une thématique se dégage de ces deux premières performances qui se vérifiera tout au long de la soirée : l’assèchement du fond et la reprise perpétuelle de la forme jusqu’à l’essoufflement.

Cover

Cet essoufflement me guette d’ailleurs moi-même lorsque je dois remonter très vite d’un étage pour assister à la performance suivante. Heureusement, une belle vision vient me récompenser de cet effort. Là-haut nous attendent une femme en robe blanche et un homme en tenue de garagiste. Ils jouent ensemble à la petite voiture. Puis très rapidement, une chorégraphie se met en place, clairement dominée par la jeune femme. Elle donne le tempo de la danse de séduction, de la chorégraphie qu’il faut danser pour vivre une une histoire d’amour digne de ce nom. Le jeune homme la suit, tant bien que mal, et l’on retrouve sous une autre forme le dispositif éprouvé dans « Le Tir Sacré ». Le garçon est gauche mais il fait tout ce qu’il peut pour s’acquitter de sa part de chorégraphie amoureuse. Il improvise, répond aux gestes fins de la jeune femme par des gestes qui se voudraient délicats mais qui s’avèrent dramatiquement patauds. Sa partenaire a le visage fermé et patient de celle qui attend – implacable – que son partenaire soit à la hauteur. La chorégraphie est rythmée par des morceaux de musiques qui tous renvoient à une certaine classe américaine, à une idée de la mode. Ces morceaux apparaissent comme des passages obligés, une obligation à fondre son corps dans une culture qui n’est pas la sienne mais dont il faut acquérir les codes pour faire partie de la société. Au fur et à mesure que se révèle cette obligation culturelle, les gestes de la jeune femme apparaissent gauches, eux aussi. La maîtrise ni l’intériorité ne sont non plus de son côté. Elle est plus déterminée que son partenaire, c’est tout. À la fin, ces deux corps finissent par s’atteindre l’un l’autre par la grâce de leur propre épuisement. Et leur vérité, humaine, touchante, peut enfin affleurer.

Marine Colard et Moïra Dalant  se font Chimique(s)

Fake Nature

Dans le hall qui se remplit peu à peu, l’impression de calme est troublée par une présence incongrue. Deux masses informes, drapées, ballonnées, immobiles, gisent à terre. L’une est au sol, l’autre collée à une poutre de soutènement, et elles semblent sur le point d’agir. Semblent seulement, car leurs gestes s’étirent, lents, très lents, empesés. Les formes ne se dépareront jamais de leur rythme originel et l’on ne saura jamais comment interpréter leurs déplacements. De quoi cette performance nous parle-t-elle ? Lorsque ces deux formes agissent sans agir, tels de sympathiques – quoiqu’inquiétants – physarum polycephalum, elles nous renvoient à beaucoup de questions qui tournent volontairement court. Nous sommes amenés à avoir un regard d’entomologiste sur des formes qui ne produiront rien d’identifié. Les spectateurs sont renvoyés à leur désir d’événement et le théâtre à sa production d’événements destinés à satisfaire ce désir. Mais la performance ne se laisse pas faire. Il n’y aura pas de miracles, pas d’éclats. Nous en serons pour nos frais, ramenés à la patience du chercheur – et à son échec-, en même temps qu’à la révélation d’un profond manque dans le regard que nous portons sur de nombreux sujets. Le regard a perdu cette patience qui fonde les vraies recherches, brouillé par le flot vulgarisateur des résultats et la rapidité de l’information. Cette performance est un miroir convexe des vanités et de l’inculture, tant du côté de celui qui produit – et c’est risqué – que de celui qui regarde. Il est compliqué d’éprouver ce temps long, et les rangs s’éclaircissent peu à peu. C’est dommage car c’est justement la proposition qui – parce qu’elle ne sacrifie rien au spectaculaire – pose avec le plus de radicalité la question de la performance, c’est à dire du présent, du risque, de l’acte qui n’est pas forcément destiné à plaire.

Farf is another

Cette inculture justement – ou plutôt cette acculturation – trouvera sa plus belle expression dans « Farf is another », tout en haut du dernier étage et dans une chaleur qui se rapproche de plus en plus de la fin du monde vue par le réalisateur Richard Fleischer. Un musicien en tenue décontractée et une musicienne ont décidé de former un groupe. Ils se parlent à travers des paroles pré-enregistrées que crachote un poste radio-cassettes sorti tout droit des années quatre-vingt dix. Sous le regard bienveillant d’un poster d’Alizée, ils devisent sur la meilleure façon de trouver leur son – en faisant des références régulières à la musicologie – et rythment leurs débats par des reprises de vieux tubes. L’utilisation du synthétiseur révèle avec un humour pince sans rire la pauvreté des compositions, leur caractère infantile et commercial. Mais le vide culturel représenté est tel qu’il peut poser quelques questions. D’où vient ce goût pour ce qui n’a pas de fond ni même de forme ? De quoi sont faits exactement nos souvenirs, nos premiers émois ? Le monde représenté par Valentine Basse et Gregor Daronian Kirchner est une petite bulle sucrée salée, un bonbon au goût agressif. Il montre un décalage total et hors sol avec le réel, le choix du troisième étage n’étant sans doute pas anodin. Les deux performeurs iront jusqu’à se féliciter eux-mêmes et remercier le public en une autoreprésentation qui semble davantage se rapprocher du chant sous la douche que de la véritable révélation musicale. Tout est écrit d’avance, et rien ne se passera vraiment. Nous vivons les temps terribles de la reprise musicale, de l’individualisation forcenée, des plantes sans racines, de l’import-export de produits inutiles. Ressortir de là le sourire aux lèvres et une sensation de mal-être collée au cœur. Danser, maintenant, se changer les idées. Mêler les impressions de la soirée au réel retrouvé.

Dancehall

Les spectateurs et performeurs se retrouvent sur la piste de danse. Là aussi, même si les corps sont aiguisés et les âmes crépitantes, une étrange sensation apparaît. Les tubes qui passent et repassent sont les mêmes qu’il y a dix ans, vingt ans, trente ans. Ils sont pourtant toujours aussi joyeux et efficaces. Alors pourquoi cette mélancolie ? L’acculturation serait-elle profonde au point que nous la subissions avec plaisir ? Andy Warhol a-t-il jeté un sort sur toute nouvelle création en se posant comme indépassable ? La société de consommation a-t-elle mangé toute idée de nouveauté par son infinie capacité à la reproduction ? Il y a dans ces danses comme une nostalgie de l’âge d’or de la création, qui répondait alors avec acuité aux codes commerciaux jusqu’à vampiriser leur action. Cette nostalgie peut être mise en question plus profondément, au-delà du retournement par l’humour auquel l’on a assisté durant la soirée. La destruction des modèles par leur propre essoufflement laissera peut-être la place à une expression définitivement libérée de ces encombrants aînés. Les « Chimique(s) » de Marine Colard et Moïra Dalant semblent indiquer une compréhension profonde de cette société du clonage. La prochaine soirée sera attendue avec impatience.

 

Chimique(s) 2
De Marine Colard et Moïra Dalant

« Farf is another » de et avec Valentine Basse, Gregor Darwinian Kirchner

« Cover » de et avec Gabriel Gauthier et Elsa Michaud

« Le Sacre du Printemps » du Collectif La Ville en Feu – avec Garance Silve, Alex Bouchni, Louise Buléon Kayser, Giula Dussolier, Simon Peretti, Maxime Bizet, Thomas Bleton, Justine Dibling, Marius Barthaux, Agathe De Wispelaere, Myriam Jarmache, Julie Doucet et Jean Hostache

« Fake Nature » de Ana Monteiro – avec Ana Monreiro et Moïra Dalant

« Le Tir Sacré » séquence duo – de et avec Sylvain Ollivier et Marine Colard

« Karaoké/Room » – installation pour un spectateur par le Collectif Les abattoirs (pas de chronique car le chroniqueur n’y a pas assisté)

Dancehall assuré par SIRENS et Le Formica

Crédit photos: Camille Pons

Vu au 19 Côté Cour

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