Théâtrorama

Fatima Soualhia-Manet et Christophe Casamance ont déjà travaillé sur la parole de Duras en la replaçant dans sa traversée du siècle. « Marguerite et moi », leur nouveau spectacle, qu’ils ont écrit, mis en scène et interprètent ne traite ni de l’œuvre de Duras, ni de son rapport à l’écriture et livrent un portrait de l’auteure à la fois intime et engagé.

Aujourd’hui, avec une radio et une télévision qui ne supportent aucun vide à l’antenne, il serait sans doute difficile de l’interviewer. Elle aimait les silences qui lui permettaient de choisir le mot juste qui épousait sa pensée au plus près. Loin de l’hagiographie, Fatima Soualhia-Manet et Christophe Casamance vont s’intéresser à ce que fut Marguerite Duras dans son quotidien. Ils ont construit leur spectacle à partir de témoignages, d’entretiens radiophoniques et télévisuels qu’elle accorda à des journalistes comme Pierre Dumayet, Bernard Rapp, Jacques Chancel ou Bernard Pivot.

Sur un plateau nu, où les différents espaces scéniques sont juste évoqués par quelques objets et accessoires, se met en place une déambulation qui remonte le cours du temps et nous conduit de la vieillesse vers l’enfance. L’espace sonore soigneusement défini encadre les différents moments du spectacle. Il marque le temps qui passe, donne les dates des entretiens, suggère des climats (école, rue, bord de mer…), traces filmées, photographies, images d’archives et vidéos arrachées aujourd’hui au réel sont autant d’outils pour donner corps à cet acte théâtral.

Duras discute de tout, passant d’une pensée sur l’état du monde à une recette de cuisine dans la même conversation. Dans sa cuisine, elle raconte son besoin d’avoir toujours ses placards pleins, nous la suivons à l’écran sur une plage de Normandie, dans un café…Elle pense à voix haute et explique son alcoolisme avec sincérité en raison, dit-elle, de son incapacité à croire en Dieu. Elle qui ne récusa jamais son engagement à gauche et sa sympathie pour le marxisme tout en pensant que toutes les révolutions étaient truquées. Peu à peu, l’entretien transforme le jeu des questions réponses en une matière vivante d’où émerge Duras en tant que personnage.

En toute intimité…
La mise en scène joue sur la distance du témoin ou du journaliste et laisse tout l’espace à « la bonne femme » qui se raconte. Fatima Soualhia-Manet n’imite en rien l’allure de Duras, mais peu à peu, un geste du menton, une certaine façon de pousser les mots, des inflexions de la voix et du rythme dans le jeu subtil de l’actrice redonnent un corps à la pensée de Duras.

On l’a souvent accusée d’être intraitable et un peu donneuse de leçon, mais avec le recul du temps, on la retrouve aussi pleine de générosité, avec « l’envie de tout casser » pour faire advenir un autre monde et donner une autre chance à l’humanité. Peu à peu, on finit par oublier le jeu scénique pour glisser dans les interstices d’une pensée durassienne qui, dans cette scénographie de l’intime, continue d’habiter et d’interroger notre monde.

Marguerite Duras aurait eu cent ans en 2014. Ce spectacle tout en finesse et en retenue nous rappelle que son point de vue incisif, dérangeant et iconoclaste ferait le plus grand bien à notre époque qui aurait tendance à confondre pensée et agitation de l’esprit.

Marguerite et moi
Mise en scène et interprété par Fatima Soualhia-Manet et Christophe Casamance
Création sonore : Thomas Matalou / Scénographie : Ludovic Billy / Lumières : Flore Marvaud
Jeudi 21 et vendredi 22 mai à 20h30 au Théâtre Paris Villette

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