Théâtrorama

Un corps multiple se troue dans l’ombre ; c’est celui d’un vieil homme-enfant qui se construit et se déconstruit dans ses propres mots – il parle de verbe comme on naît dans la langue. D’un côté, le tissu effroyable du texte de Céline ; de l’autre, la chair dévorante du texte de Novarina. Marc-Henri Lamande incarne des rôles qu’il connaît bien : sur scène, il est passeur de souffles, « souffleur de terre ».

Les entrées dans les toiles de Céline et de Novarina sont des miroirs opaques : un noir profond sur la scène d’un livre à ouvrir, et un rayon lumineux qui peine à éclairer les épaules courbées d’un homme, puis son visage pâle de vieillard et blanc d’enfant ou de clown. Les premières pages, l’éveil des textes en musique, tremblent mais n’hésitent pas, sont fiévreuses et percluses mais chantent, anti-lyriques mais dansent et envoûtent, se disent en diagonale, riment et se scandent tout droit. Ce qui les nourrit est en revanche un écho diffracté : la voix célinienne se consume, impardonnable qui s’étire vers sa perte, tandis que la voix novarinienne consume et est une ronde qui file comme « un cercle de points sans limite ».

Peut-être l’un et l’autre supportent-ils mal la lumière, ce qui importe sera alors ce feu du verbe, le travail du style cher à l’un, la veine insondable de l’autre. Et leurs mots sur scène sont des incarnations, des coups de griffes abattant le silence – hachés, dans un repentir « qui ne renie rien » pour le rejeton de Courbevoie, puis vertigineux et en apnée, prononcés des cailloux dans la bouche pour l’auteur de « La Chair de l’homme ».

La matière-texte
Marc-Henri Lamande se cache et dévoile deux visages, puis mille, pour une unique question : que modèle-t-on par les mots ? La syncope de Céline et la logorrhée de Novarina trouvent un point de réconciliation par une équation simple qui demande de tenter d’exister par la langue et dans la matière-texte. L’homme est fait de terre et de verbe, il mime les mots et les sons, et dans ses mouvements, de bouche et de corps tout entier, il se fait lui-même style. Ce qui respire encore est la source et le chemin vers une émotion insatiable et insatisfaite : « Au commencement était l’émotion et non le verbe » dira Céline, « Nous avons mangé le monde sans nous apercevoir que nous l’avions fini sans en avoir tout vu », conclura Novarina.

Il s’agit alors de chercher le mot comme pour affirmer une présence au monde, non sans douleur. Marc-Henri Lamande est un Céline harassé, lui et ses phrases rictus qui s’essoufflent, et leur mort comme principale inspiratrice, ne s’excusant ni ne s’expliquant, autoproclamé « méthodique » plutôt que « génial » sur la scène d’un tribunal littéraire. Puis il se revêt des airs pluriels de Novarina, lui qui accouche de ses mots par flux expirés plutôt qu’inspirés, étouffant dans sa tunique serrée sur une scène transformée en autel. Il dit de part et d’autre une passion pour la langue et sa substance, l’entrée dans le monde par les mots.

Dieu qu’ils étaient lourds… ! de Louis-Ferdinand Céline
Interprété par Marc-Henri Lamande
Avec Thomas Ganidel, Ludovic Longelin et Mathieu Wilhelm en alternance
Conception, mise en scène et adaptation : Ludovic Longelin

La Chair de l’homme. Diagonale 1 d’après Valère Novarina
Conçu et interprété par Marc-Henri Lamande
Avec Marc Roques (clavier et électronique) et Louise Chirinian (violoncelle)
Direction d’acteur et création lumière : Ludovic Longelin
Crédit photo: Bruno Steffen
Au théâtre de la Reine Blanche du 18 novembre 2014 au 28 février 2015 (en alternance : Céline les semaines impaires

 

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