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Maladie de la jeunesse

Ferdinand Bruckner a l’âge de ses personnages lorsqu’il entreprend la rédaction de « Maladie de la jeunesse », à la fin des années 1920. L’Europe sort alors de la Première Guerre mondiale et sa jeunesse a déjà subi la mort prématurée de tous les idéaux pour lesquels elle luttait à l’entrée dans un nouveau siècle. C’est sur ce socle que repose le drame de Bruckner, reflet d’un mal généralisé et expression d’un mal-être qui se répand par contagion sur toutes les couches de la société, anesthésiant l’horizon du bel âge.

La jeunesse porte sur son dos et sur son front les pires des quolibets renvoyant à des noms d’affections graves. C’est un jeu pour ceux qui n’ont pas vraiment eu d’enfance, ou qui ont fait le choix de ne pas en sortir pour retarder un peu, ou pour désacraliser, le passage à la vie d’adulte. Ils sont étudiants en médecine, Désirée, Marie, Irène, Petrell et les autres, et ils mettent à mal le serment d’Hippocrate à coups de refrains de chansons paillardes cancanés à tue-tête. Ils sont fils de nantis ou fils du peuple et incarnent chacun à leur façon les fléaux qui s’abattent sur leur génération. Ils se surnomment « mononucléose », « syphilis » ou encore « tuberculose », et c’est à qui souffrira le plus dans son âme et dans sa chair, et le plus longtemps, à qui tuera l’autre avant que la maladie ne se charge de le faire.

Ils citent Nietzsche, Goethe et Novalis à la lettre, s’aiment en plein fantasme de romantisme et se déchirent en pleine nuit sombre. Ils ne s’épargnent aucune violence physique ni psychologique, prient un peu, blasphèment beaucoup. Ils se perdent dans des triangles amoureux et des labyrinthes pour finalement mélanger leurs corps comme leurs apartés, leurs disputes comme leurs silences. Ils sont nourris de contradictions, consomment des psychotropes tout en s’inquiétant de la mort, révisent leurs examens et envisagent l’échec comme « un événement enfin heureux », se disent aventuriers et créateurs mais ne croient pas en leur avenir. Ce sont les pions et les parangons d’une folie collective, tous enfermés dans les murs d’un pensionnat ou d’une demeure cossue de Vienne, tous affalés dans le même lit et gisant déjà sur le même sol, regardant-regardés, esclaves de leur propre lucarne.

« Il n’existe pas de nature saine »

La maladie est profonde et diffuse ; elle passerait presque inaperçue si l’on s’en tenait à l’insouciance et à la fraîcheur de leur âge. Ces jeunes-là, portés par le dynamisme des sept comédiens et les choix de mise en scène de Philippe Baronnet, qui s’attache à restituer une ambiance d’époque (via des airs sur gramophone ou dans les costumes qu’ils portent) tout en y apportant un éclairage moderne, s’amusent entre eux et se moquent les uns des autres. S’ils sortent rarement de leur huis clos, leur terrain de jeux principal devient leur propre corps souvent déguisé, leur visage maquillé et les rôles qu’ils se voient contraints d’endosser. Ils ne sont en effet que le reflet des échecs de leurs aînés et les symboles d’un « grand vide moral, social, intellectuel et politique » alors que l’Autriche de Bruckner se remet péniblement de ses défaite et désillusions. Ils sont ainsi à la fois entaillés par les cicatrices d’anciennes batailles et par les futurs coups de nouvelles épreuves.

Bientôt, l’unique réponse à la maladie se mue en folie. Les parents, grands absents du tableau global mais dormant pourtant en chacun d’eux, ont transmis la mort à ces enfants. Toutes les possibilités demeurent alors : la soumission et l’éclat, la fulgurance d’affrontements et de déchirures. À l’image des cheveux roux d’Irène que Marie attache aux barreaux du lit, ils nouent et dénouent leurs liens, sont à la fois pour eux et pour les autres des victimes passives et des bourreaux sanguinaires, perdent une raison qui « ne leur sert de toute façon à rien », soumis à une nature souillée.

Philippe Baronnet, témoignant et se servant de la portée « quasi documentaire » du théâtre de Bruckner, lui donne une résonance contemporaine, une mise en abîme qui intervient au début et à la fin de la pièce. Par décrochage, ce n’est pas uniquement la violence qui ici est retenue, mais surtout un sentiment d’abandon. Et son cadre renfermant le portrait d’une jeunesse anesthésiée se tait avec ces mots sans lendemain : « Je ne ressens rien ».

Maladie de la jeunesse
De Ferdinand Bruckner, traduit par Henri Christophe et Alexandre Plank (Théâtrales / Maison Antoine Vitez)
Mise en scène : Philippe Baronnet
Avec Clémentine Allain, Thomas Fitterer, Clovis Fouin, Louise Grinberg, Félix Kysyl, Aure Rodenbour et Marion Trémontels
Scénographie : Estelle Gautier
Lumières : Lucas Delachaux
Son : Julien Lafosse
Crédit Photo : Olivier Allard

Au Théâtre de la Tempête / Cartoucherie de Vincennes du 15 janvier au 14 février 2016, du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h30

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