Théâtrorama

C’est en 1940, juste avant de partir s’installer à Hollywood et de quitter le Danemark où il s’est réfugié pour échapper au nazisme, que Brecht écrit « Maître Puntila et son valet Matti ».

Reprenant la dialectique du maître et du valet, du dominant et du dominé, il écrit une fable qui se veut destinée à l’éducation du peuple. Largement inspiré par « Les lumières de la ville » et par le jeu d’acteur de Charlie Chaplin, Guy Pierre Couleau fait une mise en scène tout en mouvement; on se balance dans les airs, on marche sur la pointe des pieds et le déséquilibre met les acteurs en danger permanent.

L’imprévisibilité des maîtres
Maître Puntila est vraiment un drôle de bonhomme. L’ivresse ou la sobriété transforme du tout au tout sa personnalité. Sobre, il est méprisant, calculateur, colérique. Ivre, il devient prodigue, affable, proche des petits de ce monde à qui il promet la lune. Aux premières loges de ces métamorphoses, son valet et chauffeur Matti, dont l’intelligence, la liberté d’esprit et la lucidité rendent visible la duplicité du maître et des parasites qui l’entourent. Matti finit par se lasser de ses sautes d’humeur constantes et finit par quitter Maître Puntila, nous invitant joyeusement à prendre en main notre propre émancipation.

La mise en scène de Guy Pierre Couleau joue sur cet aller et retour entre revirement comportemental du maître et une certaine constance du valet. Tout se déséquilibre autour de Puntila durant ses moments d’ivresse. Les femmes deviennent d’une lascivité totale et ne demandent qu’à être épousées, les amis notables ne marchent plus droit et finissent par s’écrouler car ils tiennent moins bien l’alcool que Puntila.

Dans ce déséquilibre des maîtres, le valet Matti représente un pivot de constance, de réflexion ironique et de lucidité pratique. Puntila et Matti, le maître et son valet, sont les deux pôles d’un monde qui tangue entre duplicité et partage, entre générosité et égoïsme profond, entre altruisme et méchanceté. Loin du tragique et de l’analyse sur la distanciation brechtienne qui fige souvent le jeu des acteurs, Guy Pierre Couleau, soutenu par la dramaturgie de Guillaume Clayssen, pousse les situations à leur paroxysme. Jouant sur les possibilités d’une scénographie mobile aux lumières volontairement froides voire blafardes, il nous entraîne à la suite de comédiens toujours en mouvement, dans la poursuite échevelée d’un équilibre impossible à atteindre.

Couleau joue sur la densité, la fluidité des corps, le mouvement saccadé ou au contraire très lent. Ce jeu existe aussi dans l’opposition physique des comédiens qui incarnent les deux rôles principaux : Pierre Alain Chapuis joue un Puntila tout en gueule et en larmoiements, à la voix ample et braillarde au sommet de l’ivresse ou de la colère. Formé à l’école Lecocq, Luc Antoine Diquero incarne Matti et lui oppose un jeu où il se met physiquement en danger. Le premier massif, aux déplacements lents, le second, nerveux, rapide, pour qui chaque réplique est une flèche qui dénonce l’aliénation dans laquelle le mépris des plus fortunés maintient les plus pauvres.

Sous la drôlerie et les situations carrément burlesques, « le rire fait politiquement mouche ». Un plateau en mouvement perpétuel est un vrai choix de mise en scène. Peut-être aurait-on souhaité trouver plus de respirations dans le texte qui auraient donné plus d’ampleur aux silences tendus et à la révolte rentrée du valet Matti.

Cette mise en scène opte résolument pour le rire annoncé dès le prologue. Renouant avec l’expressionnisme du cinéma allemand des années 30-40, chaque scène est « commentée » par les chansons de Nolwen Korbell. À la façon des conteurs, elle se glisse dans les interstices de l’action, permettant à cette distanciation chère à Brecht de se mettre en place, nous invitant à la réflexion entre deux éclats de rire.

De quelle façon, les contraintes économiques continuent-elles à nous conduire dans le travail à l’aliénation ? À quel moment perdons-nous notre liberté et empêchons-nous notre émancipation ?
Alors que la chute du Mur de Berlin a redistribué les cartes et pourrait laisser à penser que Brecht est dépassé et que son théâtre a passablement vieilli, des questions restent toujours d’actualité et ce théâtre-là contribue à encore nous les imposer.

[note_box]Maître Puntila et son valet Matti
De Bertolt BRECHT
Texte français : Michel CADOT
Mise en scène : Guy Pierre COULEAU
Avec Pierre Alain Chapuis, Luc Antoine Diquero, Sébastien Desjours, François Kergoulay, Nolwen Korbell, Pauline Ribat, Rainer Sievert, Fanny Sintès, Serge Tranvouez, Jessica Vedel, Clémentine Verdier
Crédit photo : Agathe Poupeney[/note_box]

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