Théâtrorama

Coralie Seyrig de sa voix grave aux ondulantes intonations s’empare avec bonheur (et pour le nôtre plus grand encore) de ce texte sublime en incarnant l’égérie de Malraux, fiancée de Saint-Ex et assez piètre femme de lettres. La classe à l’état pur !

Cette chère Louise n’a plus un kopek. Il en faut pourtant, des ronds, pour mener grande vie et assumer petits caprices. Elle se fend donc de circonlocutions épistolaires, pièges arachnéens diaboliques, minaudant de la plume pour se faire prêter cinquante mille balles. « L’argent me ruine » dit-elle, entre autres à René Clair, l’auteur du film « Le Million »…
Ce préambule passé, nous retrouvons sur divan cette diva divagant sur ses souvenirs, en déshabillé de satin. Un monstre d’égocentrisme qui se livre à une interview. Le journaliste est absent, mais qu’importe. Madame n’a pas besoin de ce genre d’artifice pour parler d’elle. Des quelques bouquins dont elle s’est fait l’auteur, elle ne dira pas lourd, préférant rappeler son penchant pour la poésie tout en élaborant une redoutable théorie sur le roman. Puis ce sont les hommes, ses hommes qui vont tenir le haut du pavé. Ces vénérables faire-valoir… L’adoré Cocteau, le naïf, tendre, fidèle et rêveur Saint-Exupéry (qui a « créé ce qui existait déjà »), et bien sûr le géant Malraux, Gaston Gallimard… Sans oublier le père, largement préféré à la mère dont elle héritera pourtant de cette propension au snobisme.

Divin baroque
Le texte réserve de superbes envolées baroques, style chéri de Max Ophüls qui, ce n’est pas un hasard, adapta « Madame De… », le plus célèbre roman de Louise de Villemorin. Dans ces phrases savamment tissées où perlent quelques réparties comme d’authentiques aphorismes (« Depuis 35 ans par optimisme, je suis en retard », « Je suis raisonnable tout en sachant que je ne le suis pas »), Coralie Seyrig se love avec une évidente délectation. Accrochant à son timbre de voix sensuel et tout de rondeurs les moindres effets de langue, la plus anodine des ponctuations et toutes les liaisons, la comédienne durant un peu plus d’une heure impose tout en douceur son personnage.

Elle l’impose et en assume les multiples facettes, parfois pas des plus flatteuses. Sans chercher à rendre l’égérie de Malraux sympathique, en la faisant simple femme subissant les ravages du temps ou exécrable emmerdeuse, Coralie Seyrig nous dresse le portrait vivant d’un mythe et l’écrin de littérature qui fut le sien des décennies durant. Dans le décor raffiné et confiné d’un salon des années 40, elle fait revivre cette personnalité d’exception, cette femme lucide, cynique, un tantinet mégalo, avide de gloire et de reconnaissance, aussi profonde que superficielle et surtout d’une irrésistible drôlerie. Et l’on se prend à dire qu’il lui fallait bien ce confort matériel -et ces hommes riches cédant à ses caprices- pour pouvoir se consacrer à la poésie et aux belles lettres. C’est ce que cette formidable comédienne (et pianiste !) fait magnifiquement passer avec une folle élégance. Et une classe absolue.

[note_box]Madame de… Villemorin
D’Annick Le Goff et Coralie Seyrig d’après les entretiens d’André Parinaud
Mise en scène : Christine Dejoux
Avec Coralie Seyrig
Lumière : Franck Thevenon
Costumes : Anu Gould
Photo : LOT[/note_box]

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