Théâtrorama

Luce au Théâtre Paris-Villette 

Depuis 2006, avec sa Compagnie Mazibill, Cyril Louge, explore dans des spectacles jeune public, les thématiques de la différence, du handicap ou de la difficulté d’être en général. Il s’inspire librement du roman de Jeanne Benameur  » Les demeurées  » pour raconter avec des marionnettes à taille humaine l’histoire de Luce, -comme luce, la lumière, en italien- dans une écriture scénique sans parole, commune à la plupart de ses propositions.   

Un monde monochrome

Les mêmes yeux ronds, la même petite bouche étonnée, les mêmes vêtements de couleur crème. Elles sont mère et fille et celle-ci s’appelle Luce. Elles vivent enchevêtrées comme si la mère ne parvenait pas pas à mettre son enfant au monde. Dans la ville où elles habitent on les prend pour des demeurées, comprendre pas instruites, pas adaptées, différentes. Dans la bulle bienveillante mais hermétique de sa mère, Luce vit confinée. Le monde extérieur lui apparaît attirant et inquiétant à la fois, même si certains jeux lui donnent envie de l’explorer. Pas de paroles, pas de frontières non plus entre le corps de l’enfant qui se vit comme un prolongement de celui de l’adulte. “Aussi lorsque l’école obligatoire vient chercher la petite fille et déchire la gangue, l’intrusion est affolante, bouleversante, déboussolante”. La présence d’un tiers instruit représenté par le personnage de l’institutrice va bouleverser le monde de Luce, mais aussi celui de sa mère.

Dans une écriture visuelle, où le texte, les mots ne sont que des prétextes, Cyril Louge s’attache à traduire des situations d’avant la parole.Celle-ci pénètre par effraction dans le cocon mutique de la maison de Luce. Les mots explosent en sons parfois discordants, se projettent en lettres sous la forme de dessins sur un écran. Ils creusent d’autres références dans le monde de la mère et de la fille. Conflit de loyauté, inquiétude, attirance et peur de cette intrusion qui crée le mouvement dans le monde immobile de la mère et de l’enfant. 

Luce se trouve au coeur du conflit, prise entre deux pôles de modèles féminins adultes, comme deux chemins possibles de vie. La mise en scène joue ici  de façon très fine sur les oppositions, les rencontres, les conflits entre la marionnette et le corps des actrices. Dans la plupart de ses spectacles, Cyril Louge explore le rapport entre la marionnette et le corps des acteurs et travaille sur ce qu’il appelle “un degré de marionnetisation plus ou moins avancé”. D’un côté, l’institutrice, Solange, est incarnée par une “simple” comédienne qui représente la “normalité” du monde extérieur et qui se déplace de façon saccadée, sûre d’elle et rapidement, à l’autre bout, la Mère, une tête marionnette aux dimensions hors du commun, manipulée par une comédienne-danseuse au visage caché. 

Au centre de ces deux adultes, Luce emprunte aux deux: le corps de l’actrice est prolongée par une marionnette de petite taille. 

Comme en devenir, Luce apparaît le visage caché par la marionnette, ou à visage découvert dans une mise à distance de la marionnette qui évolue en fonction du repli ou de l’ouverture au monde de la fillette, comme le révélateur du potentiel caché et inaccompli de Luce. 

Au-delà des personnages, la scénographie met en mouvement tout le plateau. La table à manger s’incline, les objets courent sur une scène en mouvement, on peut s’envoler au-dessus d’un bol transformé en volcan et les lettres de l’alphabet sur un écran se déforment pour devenir les projections  de l’imaginaire d’un monde en devenir.  

Le monde monochrome de Luce s’anime, se colore. Fermé et confortable au début du spectacle, il s’ouvre peu à peu à des sensations multiples, mais aussi vers une incertitude lumineuse où les mots nomment, désagrègent et reconstruisent le monde. Luce est une lumière, Luce est une source, et ça, Solange, l’institutrice, le sait. Le tout est d’accompagner l’enfant et de permettre à sa mère de le comprendre. 

Dans une fluidité pleine de délicatesse et de finesse, les actrices, intégrant dans leur jeu la danse et la manipulation des marionnettes, nous prennent par la main pour nous ouvrir à plus de générosité et de bienveillance. Ce spectacle plein d’imagination et de générosité ouvre la porte du rêve, interroge le rapport à l’autre et fait reculer les frontières d’une supposée “normalité”.  

  • Luce
  • Écriture et Mise en scène : Cyrille Louge 
  • librement inspiré du roman Les Demeurées de Jeanne Benameur (Éd. Denoël)
  • Collaboration artistique et conception des marionnettes : Francesca Testi 
  • Scénographie : Cyrille Louge, Sandrine Lamblin
  • Avec Sophie Bezard, Mathilde Chabot, Sonia Enquin
  • Durée : 50 mn
  • Dès 7 ans
  • Jusqu’au 5 Mai au Théâtre Paris-Villette 
  • Tournée :21 -23 avril 19 : Espace Sarah Bernarhdt, Gousainville (95) /28 avril 19 Théâtre de Corbeil-Essonnes (94)

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