Théâtrorama

L’occupation – Mise en scène : Pierre Pradinas

L’occupationElle partageait sa vie avec lui depuis cinq ans, elle décide de le quitter sans doute en se disant qu’elle le retrouvera un peu plus loin, un peu plus tard… qu’elle le retrouvera toujours peut-être. Mais les voies de la séparation étant imprévisibles, il s’éprend d’une autre femme et se garde bien de dévoiler son identité à son ancienne compagne. Tout connaître de sa rivale sans visage devient l’obsession de la femme délaissée à son tour…

Trop rare au théâtre, c’est Romane Bohringer qui interprète de façon éblouissante ce personnage de femme dans la quarantaine, enfermée jour et nuit dans la folle passion jalouse d’une femme amoureuse, accompagnée dans ses délires et ses souffrances par le musicien Christophe « Disco » Minck et sous la direction de Pierre Pradinas, autre homme orchestre qui signe la mise en scène.

Prise de tête

« Cette femme emplissait ma tête, ma poitrine et mon ventre. Elle m’accompagnait partout, me dictait mes émotions. En même temps, sa présence ininterrompue me faisait vivre intensément. Elle provoquait des mouvements intérieurs que je n’avais jamais connus, déployait en moi une énergie, des ressources d’invention dont je ne me croyais pas capable, me maintenait dans une fiévreuse et constante activité. J’étais au double sens du terme, occupée. »

À l’origine de ce spectacle, il y a « L’occupation », un court roman écrit en 2002 par Annie Ernaux. Car il s’agit bien ici d’une occupation totale du corps, de l’esprit, de chaque instant du quotidien et qui ne laisse aucun répit. Délire obsessionnel qui occupe le cerveau de l’ancienne compagne qui refuse de voir une autre femme occuper auprès de son ancien compagnon la place laissée vacante par son départ volontaire. Chaque espace, chaque mot en décrivant les sentiments ou les émotions, devient la caisse de résonance de toute la douleur.

Le rythme est vivant, rapide et chaque mot claque, dessinant phrase après phrase l’obsession et la volonté de l’homme qui ne veut donner aucune information sur sa nouvelle vie. Comme un jeu des pouvoirs ou une vengeance après l’abandon. Avec un humour décoiffant, le texte se fait jouissance, hurlement mais ne lâche rien de cette analyse minutieuse qui décrit une jalousie attachée au « corps de l’ennemie et qui se propage au corps enseignant » auquel elle appartient.

Romane Bohringer prend le texte d’Annie Ernaux à bras le corps et en explore chaque nuance. Maniant l’ironie mordante, jouant avec la crudité des propos, la comédienne passe de l’abattement à une colère qui lui permet une forme de lâcher prise momentané. Découvrir l’Autre revient aussi à souligner la jouissance d’une souffrance qui compense ce qu’elle considère comme une trahison.

Au-delà de l’occupation du cerveau et du quotidien désagrégé par la jalousie obsessionnelle, se dessine une géographie imaginaire et une auto-fiction des lieux connus de Paris, revisités dans l’espoir de croiser le couple au hasard des errances.

La scénographie d’Orazio Trotta – qui a crée aussi les lumières- et de Simon Pradinas – qui a filmé les images – s’associent à la musique de Christian « Disco » Minck pour accompagner au plus près le voyage des mots et des émotions. Les images montrent des fils embrouillés, des nuits sur la ville en correspondance avec la nuit de l’âme. Le spectateur ne peut échapper à cette occupation qui s’apparente au maraboutage, à l’envoûtement où le geste d’écrire revient à planter des aiguilles pour anéantir l’autre et devenir ainsi plus fort. La jalousie joue le rôle d’une allégresse exorcisante qui, en évidant l’âme et le corps finit par rendre la femme à elle-même.

Sans démonstration psychologique, les mots ont pris possession du corps de la comédienne, ont habité son regard et ont fini par s’échapper un à un vers la libération de l’emprise et l’apaisement d’une vie qui reprend son cours après la tempête. Pierre Pradinas termine sa mise en scène par une sorte de danse guerrière et une musique tonitruante signant ainsi la fin de l’occupation qui fixe l’instant de la victoire. Comme un choix délibéré qui souhaite ignorer la petite musique nostalgique sous-jacente dans le texte d’Ernaux. Une nostalgie qui parle du temps des amours passés et qui ne reviennent pas.

L’occupation
D’après le texte d’Annie Ernaux
Texte d’Annie Ernaux publié aux éditions Gallimard
Mise en scène : Pierre Pradinas
Assistants à la mise en scène : Aurélien Chaussade et Marie Duliscouët
Avec Romane Bohringer, Christophe « Disco » Minck
Musique originale : Christophe « disco » Minck
Scénographie : Orazio Trotta / Simon Pradinas
Lumières : Orazio Trotta
Images : Simon Pradinas
Son : Frédéric Bures
Maquillage/Coiffure : Catherine Saint-Sever
Durée : 1 h 05
Crédit photos: Marion Stalens

Jusqu’au 2 décembre au Théâtre de l’Oeuvre
Du jeudi au samedi à 19h et les dimanches à 17h30

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