Théâtrorama

Nommé directeur du Théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis en janvier 2014, Jean Bellorini a rencontré le public de son théâtre pour la première fois avec « Liliom » de Ferenc Molnar. Sa mise en scène de cette pièce incontournable du répertoire hongrois, plante un Budapest humble, vibrant et automnal, aux couleurs voilées d’un temps qui pourrait être celui des souvenirs… ou des rêves avortés.

Douze comédiens, dix-sept personnages, sept tableaux… Liliom est bonimenteur, il est jeune, beau et employé dans le manège de Madame Muscat, à qui il offre ses charmes. Pourtant, d’habitude Liliom, ce « sale gosse dur et méchant, cher et tendre », séduit volontiers les petites bonnes qui viennent au manège. C’est la rencontre avec la gouailleuse et touchante Julie (Clara Mayer), jeune bonne de 18 ans, qui le prend au piège d’un amour sincère. La jalousie de Madame Muscat les conduit tout droit à la porte. Ils se réfugient chez la Mère Hollunder, tante photographe de Liliom, incarnée avec beaucoup d’humour par Jacques Hadjaje. Un braquage qui tourne mal mène Liliom au suicide alors que sa femme est enceinte. Les deux policiers, devenant détectives du ciel, accueillent Liliom dans l’au-delà. Condamné à seize ans de Purgatoire, Liliom, plusieurs années après, se voit autorisé à un retour d’une journée sur terre, pour rencontrer sa fille devenue grande, et lui offrir quelque chose de beau, mais…

« Tant qu’il y a des gens qui se souviennent de nous, il y a des choses à régler »
Tous les personnages de la pièce semblent taillés dans le vif d’une matière humaine brute. Quand le manque de langage tourne en rond jusqu’à l’insupportable, ils cognent et c’est au creux de cette ambivalence que se dessinent les premières fissures de leurs masques identitaires. À la lisière d’un monde cultivé et raffiné, ils sont pris dans une pauvreté sociale, relationnelle, intellectuelle et culturelle. Dans ce langage mû par la seule nécessité du quotidien, aucun mot qui dirait le superflu ne peut trouver sa place.

Différentes temporalités de l’histoire s’entrecroisent dans une forme de théâtre épique. Le dispositif scénographique composé essentiellement d’un manège d’autos tamponneuses, sur lequel plane la grandeur du ciel, s’inscrit au cœur d’une dramaturgie du chevauchement. Opposant le ciel et la terre, puis les superposant, il accueille successivement les différentes facettes du jeu, articulant avec fluidité le tragique et le burlesque, passant de la comédie au théâtre épique, sans parti-pris définitif.

La musique,  interprétée sur le plateau par Lidwine de Royer Dupré (harpe), Hugo Sablic (batterie) et Sébastien Trouvé (piano)- ouvre des brèches dans chaque parcelle du texte de Ferenc Molnar. Qu’elles soient violentes ou apaisées, les humeurs des personnages vont chercher le public droit dans les yeux. Pris à parti dans cette adresse directe, on circule avec une douce émotion dans un univers fruste et faussement naïf. Tels d’intemporels témoins devant une photo sépia, on est saisis par l’infinie poésie qui émane de tous ces inaccessibles printemps.
En contrepoint de possibles qu’on espère mais qui n’arrivent jamais, ces anti-héros de théâtre tourbillonnent dans l’urgence de vivre, le cul par terre et la tête dans les étoiles.

 

Liliom ou La Vie et la Mort d’un vaurien
De Ferenc Molnár
Traduction : Kristina Rády, Alexis Moati, Stratis Vouyoucas
Mise en scène : Jean Bellorini
Musique : Jean Bellorini, Lidwine de Royer Dupré, Hugo Sablic, Sébastien Trouvé
Costumes : Laurianne Scimemi
Maquillage : Laurence Aué
Avec : Julien Bouanich, Amandine Calsat, Delphine Cottu, Jacques Hadjaje, Clara Mayer, Julien Cigana et Teddy Melis, Marc Plas, Lidwine de Royer Dupré, Hugo Sablic, Sébastien Trouvé, Damien Vigouroux

Aux Ateliers Berthier jusqu’au 28 juin 2015

 

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