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Les 10 ans du quai Branly

Un lièvre blanc pour fêter les 10 ans du quai BranlyQuai Branly – Il existe des légendes qui se tissent sur la trame d’autres légendes encore, certaines plus anciennes, certaines plus lointaines. Toutes dessinent une carte de croyances et de terres qui se relient à travers elles. On les dit « fondamentales » : elles sont toutes « originelles », s’attachant à une mythologie que l’on voudrait commune, passant de bouches en bouches puis d’écrits en écrits. Telle est l’histoire du lièvre d’Inaba, contée en Asie du Sud-Est au VIIIe siècle et dont Claude Lévi-Strauss a souligné les nombreuses résonances dans des mythes nord et sud-américains. Une légende en guise de passerelle, que Satoshi Miyagi et la troupe du SPAC a empruntée, à l’occasion des dix ans du musée du quai Branly, pour dix représentations d’un éclat qui n’avait d’égal que leur sujet : le soleil.

Il faut du temps. Du temps pour que le décor et la troupe s’installent, devant et derrière des rideaux de perles ondoyantes, devant et derrière de nombreux instruments à vent et à percussion, rampant ou marchant au pas. Du temps pour comprendre que rien ne sera dû au hasard, mais plutôt à la chance : que le voyage connaîtra nécessairement plusieurs escales pour la cohérence de l’ensemble. Il se situera tout d’abord en région asiatique où il s’énoncera encore timide, juxtaposant ses formes et ses courbes sans lien apparent entre elles. Là, masques et bestiaire se mêleront en danses sautillantes au milieu de kamis et d’autres éléments d’une nature anthropomorphe. Puis il connaîtra un premier détour, entre déviation et périphrase, où il prendra une tout autre ampleur. Il atteindra le cœur du continent amérindien où l’image sera tout entière faite d’objets et de voix, d’ombres et de chants. Enfin, il se terminera en terres intérieures, dans un pays « non encore découvert », riche de tous les sédiments contenus dans ce qui a déjà été écrit, et montré, pour s’épanouir dans une toute nouvelle expression.

Ce dernier tableau succède aux deux premiers, et pourtant, il paraît plutôt venir les embrasser, puisant son nivellement dans les moindres soubresauts du lièvre blanc jusqu’aux secousses solaires des mythes des Navajos. Du Kojiki à ses déclinaisons indiennes, le socle est aussi allégorique qu’universel, et le défilé sur scène demande à être incessant. Il suggère, tant dans les voix – en permanence d’échos, s’articulant de syllabe en syllabe et se démultipliant – et dans les gestes très codés que dans les figures et les éléments du décor, un réseau par essence circulaire. Satoshi Miyagi fait de passerelles de mythe en mythe des ondes inépuisables.

Le mythe entre rêve et permanence

Un lièvre blanc pour fêter les 10 ans du quai BranlyRevenant sur la genèse qui a inspiré la sienne pour la création de son spectacle, Satoshi Miyagi, caché sous le masque de l’ethnologue, reprend les derniers mots de Lévi-Strauss à propos de la légende du lièvre blanc. Il fournit à travers eux la clé de son œuvre : il s’agit de « renouer les fils ». Les mythes sont des racines, mais ils sont aussi, et surtout peut-être, à la fois ces bourgeons et leurs infinies ramifications, en éclosion comme en éclat. Sur scène, la petite trentaine d’artistes du SPAC – Shizuoka Performing Arts Center – font corps et kyrielle, chantant, clamant, dansant et jouant de multiples instruments. Ils incarnent des hommes et des femmes, eux qui racontent ou eux qui assistent au spectacle, se vêtent d’attributs animaliers, s’éclipsent sous d’immenses ou minimalistes costumes, jouent avec l’éphémère et la persistance des mythes qu’ils montrent.

De tableaux en tableaux, du lièvre d’Inaba au roi-soleil des Navajos, les récurrences de certains motifs (de crocodiles en araignée d’eau, de bambous en troncs d’arbre, de glace en feu, d’arc en flèche) et de certains thèmes (de lièvre en jumeaux rassemblés ou séparés, de chasseurs de démons en enfants de pluie, de kamis en roi-soleil, d’une quête paternelle à la mansuétude amoureuse, d’épreuves initiatiques à la reconnaissance finale, voire à la fondation d’un monde) font apparaître l’un des principes de tout mythe, qui est celui d’être fédérateur.

Par strates, Satoshi Miyagi révèle finalement un berceau commun. Ce ne sont pas plusieurs mythes qu’il déploie, mais un unique dans toutes les variations, et toutes les variables, que son histoire a suggérées, c’est-à-dire engendrées et nourries. Et son berceau est une terre qui se cultive, à l’image des êtres qui travaillent la terre comme la littérature, ces êtres passant de contes en contes et de rives en rives.

Le Lièvre blanc d’Ibana et des Navajos
Conception et mise en scène : Miyagi Satoshi
Texte : écriture collective de Kubota Azumi et de la troupe du SPAC – Shizuoka Performing Arts Center
Compositeur : Tanakawa Hiroko
Scénographe : Kiz Junpei
Musique originale, création collective de la compagnie du SPAC
Création au musée du quai Branly, à l’occasion des 10 ans du musée
Crédit musée du quai Branly / Photo Cyril Zannettacci
Au théâtre Claude Lévi-Strauss du 9 au 19 juin 2016

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