Théâtrorama

Jorge Lavelli propose dans une vivifiante mise en scène, un magistral affrontement au sommet entre Boulgakov et Staline. Portées par un texte puissant et riche et des comédiens au top, ces « Lettres » se laissent lire avec un bonheur intense. Du théâtre noble, pédagogique et doté d’un message fort. Immanquable !

Boulgakov, trop russe pour être pro-soviétique eut probablement été absent des auteurs préférés de Lénine ou tout au moins fort mal placé, à l’instar de Tourgueniev, l’ardent occidentaliste et ennemi juré de Tolstoï, écrivain préféré de Vladimir Illitch. Brisé par la censure, cet ancien médecin devenu morphinomane à son insu (épisode qu’il relatera dans un de ses textes les plus forts, « Morphine »), ne sera quasiment jamais publié de son vivant. Ou alors de manière morcelée.

Devenu, ainsi qu’il se qualifie, « inutile dans son pays » parce que sans cesse malmené pour son désintérêt face aux causes révolutionnaire, ouvrière et paysanne, Boulgakov demande au Camarade Staline en 1929 d’intercéder en sa faveur pour le laisser quitter l’Union soviétique en pleine édification du culte de la personnalité du plus tristement célèbre Géorgien de tous les temps. Evgueni Zamiatine, le génial auteur du roman « Nous autres » (récit fantastique ayant fortement inspiré Huxley et Orwell et pamphlet anti collectivisation d’une effrayante lucidité prémonitoire écrit dès 1924) vient d’obtenir cet accord du chef du Kremlin. Ce dernier ne répondra pourtant jamais favorablement à la même requête de l’auteur de « Cœur de chien » et « La Garde blanche ».

L’antre de la folie
Le plateau de la Tempête a l’immensité qui sied pour signifier celle des appartements russes. Les meubles, rustiques, un peu bourgeois fleurent bon une forme de sécularité dont peuvent jouir ceux qui ont gravi l’échelle sociale. Mais ce sédentarisme n’est qu’un leurre. Car l’agencement du mobilier donne lieu à une scénographie qui explore métaphoriquement les labyrinthiques circonlocutions de ce cerveau rendu malade à force de se battre contre soi même et les autres.

Après son éblouissante mise en scène sur «Le Garçon du dernier rang », Jorge Lavelli poursuit son exploration du théâtre de Juan Mayorga. L’auteur s’immisce dans les plus petits recoins de l’âme humaine pour en capter les réactions face à un corps étranger. Le jeune adolescent dans « Le Garçon du dernier rang », Josef Staline ici, dont la spectrale apparence laisse rapidement supposer qu’il n’est que cérébralement présent, puisque vu seulement par Boulgakov. Mayorga nous propose de ce fait, non plus une simple histoire mais un rendez-vous avec l’Histoire. Sans didactisme mais avec toute la véracité des faits. Des faits dont nous sommes tous plus ou moins informés et que nous allons voir à double titre, par l’astucieux jeu de miroirs dirigés vers le public qui ne font qu’accroitre par ailleurs le malaise des personnages et la spirale de la folie qui s’empare de Boulgakov.

Sur la scène, trois comédiens d’excellence. Gérard Lartigau, Marie-Christine Letort et Luc-Antoine Diquero font vivre avec puissance et fougue ces personnages. Leur jeu, très théâtral sans être emphatique, s’accorde ainsi à ce monde des artistes dont il est question ici. Ces artistes face à l’autorité et qui n’ont plus, pour échapper à leurs bourreaux, que l’autocensure ou la fuite. Un spectacle pédagogique indispensable. Douloureusement indispensable et rappelant avec acuité la fragilité de l’être et de l’artiste lorsque ce dernier voit ses élans brisées par des légitimismes liberticides.

Lettres d’amour à Staline
De Juan Mayorga
Texte français de Jorge Lavelli et Dominique Poulange, éditions Les Solitaires intempestifs, 2011)
Mise en scène : Jorge Lavelli
Avec : Marie-Christine Letort, Luc-Antoine Diquero, Gérard Lartigau
Collaboration artistique : Dominique Poulange
Dispositif scénique : Graciela Galán et Jorge Lavelli
Lumières : Gérard Monin et Jorge Lavelli
Costumes : Graciela Galán

Du 27 avril au 29 mai 2011
Mardi, mercredi, vendredi et samedi à 20 h 30, jeudi à 19 h 30, dimanche à 16 heures, relâche exceptionnelle mardi 17 et mercredi 18 mai 2011

Théâtre de la Tempête
la Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris
Site web
Réservations : 01 43 28 36 36
Durée : 1h40
Photo : LOT

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