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Lettres à Élise de Jean-François Viot

Un témoignage de plus sur cette guerre de 14-18 qui de célébrations, en films et en textes divers n’en finit plus de passer ! Encore un ! Pourtant ces Lettres à Élise de Jean-François Viot, dans une mise en scène de Yves Beaunesne, dans la simplicité de son traitement dramaturgique et scénographique n’ont rien de l’hommage déférent que l’on doit à l’Histoire, (avec un grand H). Loin des commémorations solennelles, ils racontent l’histoire de Jean et Élise qui, au cœur de la Grande Guerre, dans leurs lettres, préservent leur enthousiasme et leur tendresse. Remettant leur jeunesse et leurs espoirs au cœur du drame, ils finissent par créer une proximité qui fait de nous les héritiers de leur histoire singulière et banale tout à la fois.

Dans une pièce un jeune homme feuillète un album ancien de photos jaunies et s’interroge. Le jeune homme d’aujourd’hui devient peu à peu celui d’hier, celui qui vivait en 1914. Début août 1914, Jean Martin, l’instituteur d’un petit village auvergnat, doit partir à la guerre. Il quitte son épouse, Élise, et leurs deux enfants, Camille et Arthur. Fleur au fusil, comme on disait, il retrouve à la caserne les amis avec lesquels il a fait son service militaire. À défaut d’enthousiasme, ils se réchauffent de camaraderie. Le soir, il adresse une première lettre à Élise. Elle lui répond…

Élie Triffault et Lou Chauvain sont Jean et Élise Martin. Sans anticiper le drame, dans un jeu sobre et fluide, s’attachant aux détails du quotidien, ils traduisent la tendresse et la proximité en dépit du drame et de la distance. Lui dit les mille et un tracas du quotidien à la caserne, elle, les détails d’une vie domestique qui se complique. Élise comme Jean sont instituteurs et restent pédagogues dans l’âme. Lui, dessine, pour que sa femme comprenne, les cartes des combats, elle, lui parle d’enseignement et lui demande des conseils. Au fur et à mesure des années, naissent, d’un côté, les non-dits de l’horreur des combats dans les tranchées, et de l’autre, ceux des difficultés des approvisionnements, de la solitude et du questionnement des enfants qui ne connaissent plus ce père absent. Peu à peu surgissent aussi les colères contre une guerre trop longue et injuste qui ne profite qu’aux riches.

Lettres à Élise

Comme un télescopage des temps et des espaces

Le bruit des assiettes et des couverts dans l’évier, celui des crayons et des craies sur le verre, des grincements, des chants d’oiseaux, le son lointain de La lettre à Élise de Beethoven, tout devient musique dans l’univers de cette pièce. La mise en scène de Yves Beaunesne crée un télescopage des temps, comme « une surimpression des époques » aidé en cela par une scénographie imaginée par Damien Caille-Perret. Au centre du plateau, une fenêtre de véranda sépare l’espace en deux : d’un côté la maison où réside Élise et au premier plan, le monde que traverse Jean et qu’il fait naître par ses mots. Dans cette transparence des espaces, surgit les superpositions du passé, du présent et même de l’avenir que les époux imaginent en continuant de partager par lettre l’éducation de leurs enfants.

Aucune propagande autour de la grandeur ou des misères de la guerre dans les échanges épistolaires, juste le quotidien. Jean-François Viot, dans son écriture, tout comme Yves Beaunesne, dans sa direction d’acteurs, assument la subjectivité et la vérité contenues dans le temps du théâtre. Comme dans les œuvres de Tchékhov coexistent les contraires : le beau et l’atroce, l’amour et la duplicité, le drame et l’humour.

Ni moralisatrice, ni fascicule historique, ni hommage aux Poilus de 14-18, la pièce endosse la banalité des jours comme une lueur qui viendrait du passé dans le monde d’aujourd’hui. « On y voit reluire, dit Yves Beannesne, la résignation, la révolte, le rire, le dégoût, la fatigue, l’injustice, l’absurdité – et l’amour à mort partout ». Dans l’esprit du spectateur, naissent des images qui, en dépit de la guerre, fleurent bon l’autrefois, avec son monde rural qui suit le dessin d’un sillon ou une ligne de plantation, avec ses instituteurs en blouse grise et ses enfants chaussés de galoches pour marcher dans la neige sur les chemins de l’école.

Jean-François, Yves Beaunesne et leurs acteurs nous offrent au-delà du tragique de l’Histoire, la capacité de mieux connaître le monde dans lequel ont vécu nos grands parents. Cassant le cliché de la photo jaunie par le temps, ils leur rendent une jeunesse qu’ils ont vu gâchée par la mort et les combats meurtriers dans une guerre inique. « Il est impossible de ne pas devenir ce que les gens pensent que l’on est » disait Jules César. Ce théâtre-là, avec des mots et un peu de musique prend cette idée au pied de la lettre. S’opposant au cynisme et aux peurs ambiantes, il affirme haut et fort qu’il est nécessaire de continuer à rêver, à croire en un monde possiblement meilleur en temps de paix comme en temps de guerre.

Lettres à Élise
Texte de : Jean-François Viot
Mise en scène : Yves Beaunesne
Assistanat à la mise en scène : Pauline Buffet
Avec Lou Chauvain et Elie Triffault
Dramaturgie : Marion Bernède
Scénographie et Vidéo : Damien Caille-Perret
Lumières : Baptiste Bussy
Création musicale : Camille Rocailleux
Création costumes, maquillages et coiffures : Catherine Bénard
Durée 1H15
Crédit photos : Guy Delahaye

Jusqu’au 14 avril 2018 au Théâtre de l’Atalante

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