Théâtrorama

« Les rêves, on le sait, ce sont des phénomènes extrêmement étranges : telle chose apparaît avec une précision terrifiante, une finesse de joaillier dans le rendu d’un détail, alors qu’on saute par-dessus telles autres, comme sans les remarquer du tout, par exemple, par-dessus l’espace et le temps. Les rêves, semble-t-il, sont mus, non par la raison mais le désir (…). » L’homme qui parle n’a pas de prénom. Il parle l’œil grand ouvert, et le visage bientôt masqué de blanc. Il se dit « ridicule » car on le dit « ridicule ». Et il aurait l’air de rien, s’il n’existait pas. Il rêve sa vie ou vit son rêve, plongé sur une scène mystique, déclamant le conte fantastique de Dostoïevski.

Autour de lui, très peu d’objets, et tous renvoyant à d’autres réalités : un banc passant pour un cercueil, une petite fille passant pour un vide, une lune passant pour un continent à forme humaine, une bougie passant pour une étoile, une musique passant pour un vent. Et lui, un homme sans identité, debout sur une scène conçue comme une toile vierge, faisant le récit d’une utopie, un épisode « par-dessus l’espace et le temps » et qu’il prend pour sa vérité. Cet homme aurait l’air de rien, s’il n’existait pas pour les autres – ces invisibles qui le disent « ridicule » et qui le placent dans un réel qu’il souhaite quitter.

L’histoire qu’il raconte ne nomme donc personne, et ne se situe ni un passé, ni dans un avenir. Il y a pourtant bien cet indice de pluie et de froid, une date laissant deviner les premiers jours lugubres d’un mois de novembre, et surtout une petite fille « dans les huit ans » soudain venue le saisir par le coude, l’empêchant ainsi de mettre fin à ses jours. Il y a cette petite fille, presque une « impression », luisant comme une lune d’onze heures du soir au milieu des « taches insondables » de cette nuit-là. Elle demande à l’homme une aide qu’il ne pourra lui donner, mais le retour de l’homme à soi est possible par ce seul retour à l’autre : grâce à la petite fille, le néant qui le drapait, lui et les choses autour de lui, se meut de primauté en crainte. C’est de cette brusque peur du réel que naîtra son récit, entre nature et chimère.

L’œuvre d’un rêve
Lorsqu’il pénètre ce carrefour désert et indéfini, les lumières ne se sont pas encore baissées, repoussant le temps de la mise en scène. Le noir parviendra au chapitre de l’entrée dans l’illusion, qui se définit par la perte : couché sur son banc, sur son lit d’« homme ridicule », il devient « aveugle, muet et froid ». Il farde sa peau de blanc et rejoint le théâtre en cadavre.

Si c’est un rêve… l’espace s’ordonne peu à peu derrière lui par le dessin d’une terre immense et heureuse, balayée par de minces ombres ; par quelques voix, parfois des chants incantatoires, parfois une inflexion relatant sa propre histoire ; par le sentiment d’un retour à l’origine de mondes non corrompus, à des vies et des hommes de la nature « non encore souillés par la science », à la « sagesse impénétrable », « sans temple mais en union intime avec l’univers ».

D’une réalité fantasmée au tournant conduisant à la dystopie, d’exposés de vérités personnelle ou collective à des visions frôlant l’expérience de mort imminente, de la nostalgie d’un « conte de fées » aux contours d’une société viciée, ce « rêve » puise dans des antagonismes pour se dresser. Il y va d’une perte d’innocence éprouvée et d’une certaine rédemption, représentée sur la scène d’Olivier Ythier par un conflit qui s’élève de la conscience au corps même du narrateur. Jean-Paul Sermadiras incarne une rêverie faite vérité, de la figure de « l’homme en songe » à celle de « l’homme qui marche », au nom d’un apaisement et d’une plénitude trouvée ou retrouvée.

Le Rêve d’un homme ridicule
Texte de Fiodor Dostoïevski, traduit par André Markowicz
Mise en scène d’Olivier Ythier
Collaboration artistique de Gilles David, sociétaire de la Comédie-Française
Adaptation et interprétation de Jean-Paul Sermadiras
Scénographie & lumières de Jean-Luc Chanonat
Création sonore de Pascale Salkin
Costumes de Cidalia da Costa
Coproduction La Fabrique du Pas Sage / Les Chercheurs de Lumière
Photo © Charles Hermand

Au théâtre de Belleville du 11 juillet au 12 septembre 2015 (mercredi et jeudi à 21h15, vendredi et samedi à 19h15, relâches du 12 au 15 août)

 

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