Théâtrorama

Trente ans de voisinage, de proche en proche : Laheu et Blason, sensiblement le même âge grisonnant. Chacun père d’une fille et d’un fils aux prénoms presque similaires, Alice – pour le conte – et Ulysse – pour le mythe – qui bien sûr sont amoureux. Trente ans de bouteilles et de repas partagés, mais aussi de ficelles coupées ou endeuillées, la disparition des épouses, la mort d’un chien. Trente ans et une amitié bruyante pour seule fortune, avant que l’argent ne finisse par s’en mêler. Trente ans, et un terrassement, bientôt un abattement, entre eux.

Laheu et Blason ont en partage ce « coin du monde » dont il est question dans « La Poétique de l’espace » de Gaston Bachelard : deux maisons en propre qui représentent à elles seules l’intégralité de leur univers et qui sont reliées par une terrasse en trait d’union rassemblant leurs univers. Aussi chacun a-t-il le monde de l’autre à la fois en commun et en fraction : si leurs espaces se ressemblent, de leurs murs à leurs histoires, le miroir érigé entre l’un et l’autre ne pourra pour autant jamais totalement confondre les images. Laheu et Blason sont « voisins », c’est-à-dire à la fois jumeaux, dans la symétrie, et contrastés, dans la comparaison.

L’endroit, non loin d’un bois, embrasse donc les deux familles et les isole complètement, ne formant jamais un tableau complet. Le plateau de Marc Paquien est lui aussi dépouillé, comme creusé : il y a une table au centre d’une plate-forme que l’on devine à peine surélevée, des chaises et des caisses. Il y a aussi des portes et des fenêtres côté cour et côté jardin, mais elles n’indiquent aucune ouverture. Lorsqu’ils se parlent d’un bout à l’autre, souvent cachés, leurs voix tremblent et se réfléchissent, les unes échos des autres, qui s’étouffent finalement, caverneuses. Le discours revient ainsi sur lui-même, comme les dialogues. C’est que Marc Paquien a dessiné pour le texte tout en retenue de Michel Vinaver une scène elle aussi entaillée, réduite de moitié plutôt que dédoublée. Sur elle, les membres de deux familles ébréchées reflètent leurs manques et leurs secrets.

Au centre et en périphérie
D’un côté, il y a ce qu’il reste de la famille Blason ; de l’autre, ce qu’il reste de la famille Laheu. Entre eux, un lien indéfinissable, mais qui semble dépasser les frontières chronologiques et géographiques. « Un lien de voisinage, explique Michel Vinaver, quand ça s’y met, on ne fait pas plus fort ; comme attache, c’est plus fort que le mariage, que l’amitié ou l’amour-passion ; et puis c’est autre chose. » C’est un fil à l’image de la terrasse qui conjugue leurs deux univers : une pierre solide au centre, mais qui devient friable dès qu’elle est affectée par la périphérie et les accidents qu’elle peut provoquer.

En intérieur, un abrégé du monde bouillonne, conforté par un équilibre qui s’est trouvé depuis de nombreuses années. Quatre personnages au confort modeste mais « de caractère », autant que les pièces de vaisselle qu’ils partagent au quotidien, chipotent et se disputent comme s’ils faisaient corps. En extérieur, un drame se dessine aveuglément. Tous les absents viennent bientôt bouleverser cette harmonie de façade : une chienne morte enterrée non loin, des nantis douteux qui les manipulent, des suspicions d’autres liaisons, des lingots d’or et des mystères chiffrés menacent de faire rompre l’ordre apparent.

Tandis que les pères Laheu et Blason s’installent dans des conversations et dans des positions pragmatiques, leurs enfants s’écartent un peu et jouent avec les lisières et les dangers. Alice (toujours fugace) et Ulysse (toujours mélancolique) rêvent d’ouvrir ensemble un restaurant, de mariage, mais aussi, par cette union réelle des deux familles, de refermer le cercle sur elles. À travers cette dialectique du dehors / dedans de Michel Vinaver, répercutée sur la scène conçue par Marc Paquien, un espace à la fois intime et infini peut s’étendre. Cet espace, minimal et maximal, trouve un symbole authentique via un simple meuble pour unique décor en fin de pièce. Métaphorique, ce coffre à reconstruire renferme une ultime possibilité d’attache, quelque chose d’une saillie dans le vide et d’une racine incassable.

Les Voisins
De Michel Vinaver
Mise en scène de Marc Paquien
Avec Lionel Abelanski, Alice Berger, Patrick Catalifo et Loïc Mobihan
Scénographie : Gérard Didier et Ophélie Mettais-Cartier
Lumières : Pierre Gaillardot
Costumes : Claire Risterucci
Son : Xavier Jacquot
Assistant à la mise en scène : Antony Cochin
Crédit Photo : Pascal Gely
Actuellement au théâtre de Poche-Montparnasse du mardi au samedi à 21h et le dimanche à 15h

 

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