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Du « Polygraphe », œuvre de jeunesse du metteur en scène québécois Robert Lepage, écrite en 1987 et adaptée une dizaine d’années plus tard au cinéma, Mitsuru Fukikoshi exacerbe les décalages et les glissements, exploitant à saturation les espaces et les possibilités de l’image. Sondage hypnotique, à mi-chemin entre l’univers angoissant lynchéen et Blow up, la pièce a été accueillie par la Maison de la culture du Japon avant de repartir en tournée sur l’Archipel.

Pour Mitsuru Fukikoshi, à l’aise aussi bien sur les planches de théâtre que devant les caméras, adapter « Le Polygraphe » revenait avant tout, en utilisant les matériaux de ces deux arts, à s’interroger sur les souffrances physiques et psychologiques et à les analyser jusqu’à une confusion totale, poussant à l’extrême les expériences et atteignant les limites de la perception.

Le propos est inspiré de la vie même de Robert Lepage, qui fut pour un temps soupçonné du meurtre d’une comédienne, y puisant le prétexte pour nourrir une intrigue sous forme de triangle amoureux. Au premier angle : un criminologue impénétrable ayant fui la RDA ; au deuxième : une apprentie actrice dont le teint diaphane est un écho inversé saisissant au masque hétéromorphe de son voisin, étudiant sadomasochiste consommateur de substances hallucinogènes, situé au sommet du triangle et des soupçons. L’intérieur du triangle est une superficie faite portes et de miroirs accumulant les symboles, à partir de motifs concrets – une bibliothèque de la même hauteur que le mur de Berlin, un crâne depuis lequel éclate la beauté, une matriochka pour suggérer les mises en abyme et les labyrinthes temporels – et sensoriels.

La scène du « comme si »
En accentuant les mirages et les obsessions, les tensions et les distorsions du trio, la scène du « Polygraphe » demeure éminemment ouverte. Pourtant, à aucun moment ne se trace une ligne continue qui verrait la résolution de l’intrigue principale : tout avance, se déconstruisant et se décortiquant, par jeux d’images elles-mêmes diffractées (de clichés photographiques à des scènes reproduites par vidéo – comme à travers un judas optique).

En corps à corps, les acteurs sont de simples passants apparaissant et disparaissant ou des danseurs immobiles qui s’oublient et contraignent tout message de l’un à l’autre. Tenus à distance, par ombres projetées ou pénétrant dans d’autres images, ils se rapprochent alors étonnement et accueillent les vérités, souvent avec violence : ils se mettent à nu, découvrant leur propre vulnérabilité et celle des autres.
Mitsuru Fukikoshi a bâti, depuis la trame du « Polygraphe », un rempart remarquable de possibles, à la fois poétique et brumeux. Il dit autant du langage quotidien soudain abstrait qui se perd dans les habitudes que du dessous des discours et des réalités ; il dit aussi, et surtout, des failles créatrices et du sublime qui peut naître des incertitudes.

Le Polygraphe, texte de Robert Lepage et Marie Brassard
Mise en scène de Mitsuru Fukikoshi
Avec Mitsuru Fukikoshi, Midori Laurence Ota et Kaiji Moriyama
Tokyo Metropolitan Theatre Prod.
Crédit photo : Jean Couturier
À la Maison de la Culture du Japon et en tournée à Tokyo, Hiroshima et Sapporo fin 2014

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