Théâtrorama

Les Survivantes, mis en scène par Isabelle Linnartz

Inspiré de témoignages recueillis par le Mouvement du Nid, Les Survivantes retrace le parcours de cinq femmes. Entre le va et vient des camions, dans une sorte de hangar de station service, à la frontière belge, elles se prostituent. L’une vient des pays de l’Est, l’autre est africaine, les trois autres viennent d’ici ou là.

Sur les bords de cette autoroute bruyante, elles ont posé leurs valises et viennent, tour à tour, poser leur histoire qui dit les vies cabossées, la souffrance, la peur, la solitude de l’exil mais aussi l’humour et surtout l’espoir chevillé dans ces corps malmenés et transformés en objets. Elles n’ont qu’une seule idée en tête : sortir de l’enfer de la prostitution.  

Cinq actrices magnifiques, d’âge et de génération différents, incarnent avec une tendresse totale ces femmes, qui, pour survivre, dissocient leur corps et leur âme. Face à elle un homme incarne tour à tour clients et proxénète. À tour de rôle, elles livrent leur histoire révélant la crudité des situations, mais aussi l’arrogance de ces hommes qui pensent les acheter parce qu’ils paient. Elles affirment à chaque instant que leur métier, qui les désigne aux yeux d’une société complice sous le nom de “pute”, ne leur retire en rien leur dignité de femmes, leurs rêves et leurs révoltes. 

En donnant la parole à ces femmes, Isabelle Linnartz – qui joue et signe le texte et la mise en scène-et Blandine Métayer (autrice et également comédienne) cassent un tabou. Elle mettent à mal le mythe de la créature de rêve en bas résille, dans un décor de velours rouge, qui occulte la violence. Elles donnent un visage à Clara, Mimi, Birgit, Rose et Carmen, elles racontent le froid et la chaleur, les corps en danger la solitude aussi de clients à la recherche d’un vague réconfort au bord de cette autoroute sans destination. 

Un autre regard sur la prostitution 

“En quoi ces femmes sont-elles si différentes de moi ? Pourquoi restent-elles invisibles à notre société qui continue à les tenir à l’écart ? Où en sont les pouvoirs publics ? Et comment sortir d’une situation si le politique reste sourd aux revendications ? Autant de questions que je pouvais poser par le biais du théâtre en cassant le mythe”. Et comment s’en sortir quand les clients se recrutent dans “la Haute”, parmi les médecins, les notaires et les footballeurs et que la police se fait complice s’interrogent les autrices. 

Partant de ce questionnement, le mythe de la prostituée au grand coeur, celui qui sert le voyeurisme et légitime ce droit à la marchandisation des corps, ne résiste pas. Basés sur des témoignages, dans un décor réaliste, la pièce nous éloigne pourtant des clichés habituels que pourrait suggérer le sujet. 

Effets sonores répétitifs, une musique qui crée un univers poétique évitent le pathos et l’illustration des situations. Une scénographie précise découpe l’espace et le temps dans lesquels une lumière monochromatique joue un rôle de support qui vient inscrire l’action tantôt à l’extérieur (l’autoroute balayée par les phares de camions) tantôt à l’intérieur (hangar, souvenirs de maisons du passé, lieu de repos où on se retrouve pour parler…) Ici la parole reconstruit. Les anecdotes avec les clients sont oubliées au profit de confidences qui disent ce que ces femmes sont en profondeur, les conduisant peu à peu vers un militantisme qui leur permet de se battre et de reprendre leur vie en main.  

“Se prostituer ce n’est pas un métier, mais une situation(…) survivre, c’est mettre des limites”. On les désigne sous le nom de “putes”, on les croise sans les voir car elles n’existent pas aux yeux de passants bien pensants et protégés, sur la scène, ces femmes existent bel et bien. Par le truchement des actrices, elles affirment haut et fort “Je suis une survivante et je marche”. 

Sans pathos, sans fioritures, Isabelle Linnartz et Blandine Métayer ont écrit un texte fort et âpre soutenu par un choeur d’actrices et un acteur magnifiques.

  • Les Survivantes
  • Texte : Isabelle Linnartz & Blandine Métayer
  • Mise en scène : Isabelle Linnartz
  • Scénographie:  Catherine Bluwal
  • Avec Amel Charif ,Gigi Ledron, Isabelle Linnartz, Jean-Claude Leguay, Blandine Métayer, Catherine Wilkening
  • Crédit photos: Lionel Roy
  • Durée: 1h20 
  • Vu à Paris -Théâtre 13-Jardin – Mars 2020
  • Nota : L’exploitation de ce spectacle a été interrompue en raison de la crise sanitaire du covid 19. Il est reporté et sera repris à des dates ultérieures. 

,

Vous pourriez aimer çà

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.



Pin It on Pinterest