Théâtrorama

C’est une question de temps et d’individus. L’espace blanc d’un ici et maintenant s’ouvre aux hasards et aux chances, comme un écho grandeur nature du décorticage soudain d’un « fortune cookie ». Plongés dans ce temps, deux individus, l’un après l’autre, parfois ensemble, parfois avec d’autres encore, en invités de circonstances, buttent sur une pierre d’achoppement et appréhendent ce qui se présente à eux. Neuf « pièces courtes », soit autant d’opportunités de saisir, louper, guetter ou profiter d’une occasion.

Les neuf pièces courtes de Maxime Kurvers ont un dénominateur commun : elles naissent d’accidents qui ne se produisent qu’une seule fois, et chacune sera différente de la prochaine déjà en marche, mais chacune sitôt trouvée résonnera fatalement dans toutes les autres provoquées ou non. Ici, elles obéissent à une main extérieure, celle du dieu Kaïros, à la fois instant et possibilité ; maintenant, elles transforment les visages et les gestes en événements, multiplient les « je » en actions, en tentatives, en initiations et en apprentissages, jusqu’au tout dernier instant – celui du « je » se noyant lui-même et noyant les autres dans son propre jeu, celui de la disparition.

Les interprètes sont les élèves d’un professeur invisible et tout-puissant. Quand ils montent sur scène, ils se prennent et sont pris dans les premières notes de toute éducation : enfants, ils comptent sur leurs doigts les chiffres un, deux, trois, découvrent le monde et tentent de s’y glisser pour lui appartenir. Puis grandissant, ils font l’expérience de leurs émotions, de l’amour, de l’essentiel et du contingent, de la communication et du silence, du bruit et de la danse, et enfin de la parole, déchargée mais éminemment poétique.

De coïncidences en performances
Les énoncés performatifs de Maxime Kurvers pourraient n’être que des suppositions. Ils se prononcent et se montrent dans le doute (« J’essaie d’avoir une idée », « J’essaie d’accepter mes émotions ») ; ils sont la preuve d’une inscription au monde (« Je décide de voir quelques arbres ») mais aussi d’une dépendance à l’autre (« Je m’initie à l’amour », « Je m’initie à la musique classique »), comme d’une acceptation soudaine.

Car dire et faire sont des saisies immédiates. Sur scène et en-dehors de la scène, ils interrogent les perceptions et ils interviennent comme des ébranlements vécus et ressentis pour soi et partagés. Ainsi, lorsque « je » dit « J’apprends à me battre », il se place devant un tableau imaginaire qui se reconnaît et ébranle bien au-delà de lui seul, jusqu’à la conscience collective, dans laquelle résonne des bruits d’archives de guerre et de bombardements. Lorsque « je » dit « Je me laisse dire une utopie communiste », il se retrouve face à un Empédocle en kilt et à la scansion endormie, sondant les ressorts de l’art poétique et donc du théâtre lui-même.

Il s’agit à chaque fois de « se mettre en position de », comme de « se mettre dans la peau de » ; il s’agit à chaque fois de « faire l’épreuve de », dans la solitude ou dans la confrontation. Les pièces courtes déploient une infinité de mises en situations et de risques de réduction à néant de ces situations. Les barrières érigées entre ce qui fait et ce qui subit, celui qui fait et celui qui subit, s’effondrent alors pour laisser place à des portes ouvertes : l’interprète devient autant le traducteur que l’éclaireur, le disciple et le maître, le spectateur et l’acteur.

Pièces courtes 1-9
Conception et mise en scène : Maxime Kuvers
Avec Julien Geffroy, Claire Rappin, Charles Zévaco
Musiciens invités : Martial Pauliat et Jérémie Arcache
Lumière : Manon Lauriol
Son : Thomas Laigle
Production ©18.03/71
Photo © Anne Beaugé
À la Ménagerie de Verre dans le Cadre du festival Étrange Cargo (du 26 mars au 25 avril 2015)

 

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