Théâtrorama

Ils ne sont que deux sur scène. C’est un couple, peut-être, ou les profils d’un unique visage. Seulement deux : Fabrice Mazliah et Ioannis Mandafounis, danseurs, chorégraphes, performeurs, hasards et impératifs, à faire illusion. Car ils semblent dix, plutôt, ou bien cent, ou plus encore ; par leurs mots et leurs gestes démultipliés, ils ne finissent jamais de former une assemblée.

Habits rudimentaires, deux hommes sont plongés en pleine lumière. Premiers accents de corps et de langage, et déjà, tout va très vite, trop vite. Dès l’entrée, il y aurait trop de choses à dire, et trop de choses à faire, à mettre en mouvement, à expérimenter et à éprouver. Alors Fabrice Mazliah et Ioannis Mandafounis s’élancent sans retenue, convulsent et tâtonnent, contorsionnent la langue, parlent, crient, chuchotent et se taisent.

Ce qu’ils disent ressemble à une histoire universelle, qu’ils racontent en anglais, l’un en même temps que l’autre, ou à la suite de l’autre : il y a une femme, « about fifty », « blond hair », « blue glasses », « white dress ». Cette femme, invisible, demande à se reformer devant eux, et devant nous. Et c’est bien plus qu’une femme, car elle existe de toute part, présente et décrite, déjà puissante. Le flot naît d’une urgence et les informations se télescopent : « You can see or realize », « you don’t need to understand », « there is so much communication » et, à la fin : « I want to create an illusion ».

Que font ces hommes au centre et en bordure de scène ? Ils sont seuls et ensemble, ils passent les minutes à « bricoler», s’exercent comme des danseurs font leur barre, s’épuisent et épuisent le texte, s’ignorent tout d’abord, se rejoignent enfin, puis se fondent l’un en l’autre, figeant dire et faire. Ils deviennent un même corps statufié en attente d’une nouvelle improvisation, qui leur sera renaissance.

Ce qui importe est la part laissée aux mouvements et aux verbes – comme s’ils étaient les tout premiers –, cette part à la fois cyclique et sensible qui se frotte aux limites et à la création, à l’esquisse et à l’achevé. Chaque pas, chaque course folle appelle et symbolise un nouveau questionnement. Sur scène comme en chemin, ceux qui (se) cherchent jouissent d’une liberté totale. Aussi la logorrhée est-elle une proposition, un jeu souvent drôle qui relie nécessité et contingence.
Enfants, les danseurs défient la solitude et jouent à « et si j’étais… / et si tu étais… », prenant une idée simple pour point de départ d’une conversation et d’une danse inépuisables. Devenus adultes, Eifo et Efi rejouent le monologue de Lucky de Beckett. L’Absurde n’est pas loin : l’essentiel reste à penser et à nommer.

« Eifo Efi » se situe entre l’image et l’instant. Fabrice Mazliah et Ioannis Mandafounis s’abandonnent à l’unique besoin d’émerger d’un espace sonore brouillé, car saturé d’informations, afin de pouvoir reprendre corps comme on reprendrait souffle.

« Eifo Efi » de Fabrice Mazliah et Ioannis Mandafounis
Production MAMAZA
Dans le cadre du Festival d’Automne à Paris – au Théâtre de la Ville-Paris / Les Abbesses du 10 au 13 septembre 2014
Site web
Crédit photo : Titanne Bregentzer

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