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Les époux

Les époux

L’amour, le vrai. L’alliance sacrée qui perdure envers et contre tout. Deux êtres unis dans la gloire comme dans l’affliction. Les époux décrits ici s’aiment vraiment, mais leur amour est une farce sanglante pour tous ceux qui ne partagent pas leur bonheur, pour tous ceux qui sont exclus de leur univers, c’est à dire pour tous les autres. Les dictateurs Elena et Nicolae Ceausescu donnent à voir leur parcours politique, réduit à leur intimité jusqu’à la mégalomanie.

Dans cette pièce le langage de la dictature – émaillé de références folkloriques – rejoint l’expression la plus kitsch de l’amour. Nous nous promenons avec le couple Ceausescu. Et ce couple nous montre les ressorts les plus sombres de son pouvoir sur le ton du badinage. Partant d’une entame proche des mises en scènes de « Connaissances du monde », les deux acteurs –brillant duo – s’en détachent progressivement pour incarner leurs personnages au plus proche de leur réalité, c’est à dire ici la farce, la pitrerie, l’auto-fiction réalisatrice, la violence extrême avec laquelle ils imposeront leur volonté.

De simples militants du Parti des Travailleurs Roumains, le couple infernal gravit petit à petit les échelons de l’administration, profite des circonstances historiques et des vacances diverses du pouvoir. Les deux rustres incultes et pas très bien pourvus par la nature jouent subtilement leurs rôles de benêts, endorment la méfiance de leurs adversaires pour finalement se retrouver au sommet de l’Etat. De haut de ce sommet, ils s’inventeront les titres universitaires qui justifieront leur place, ils se feront construire un palais néronien avec le marbre des tombes des cimetières, ils recevront les plus grands dirigeants. Mais au fond, ces deux là resteront ce qu’ils ont toujours été : des brutes retorses, prêtes à tout pour conserver le pouvoir, prêtes à tout pour vivre leur amour tel qu’ils l’ont rêvé. Ils resteront des voleurs de fourchettes dans les hôtels de luxe.

Terreur intime

On peut penser en les voyant à ces subalternes que les circonstances historiques et leur véritable génie stratégique ont placé à la tête de la production des symboles : Mobutu au Zaïre, Saddam Hussein et ses mitraillettes en or en Irak, les satrapes actuels des ex-républiques soviétiques avec leurs statues qui tournent sur leur socle en fonction de la rotation du soleil. Il faut le voir pour le croire, mais pourtant ça existe. Ça existe même très fort. Mais souvent, ces faits donnent l’impression d’être loin de nous, nimbés d’irréalité, comme dans un conte pour enfants.

Le tour de force de ce texte de David Lescot – associé à la mise en scène très intelligente d’Anne-Laure Liégeois – est de faire comprendre la violence du pouvoir dictatorial en mettant en évidence son lien incestueux avec l’intimité de ceux qui l’exerce. Au sein d’une scénographie qui peut tour à tour évoquer un vestibule, une chambre d’appareil photographique, un four où l’on brûle les preuves, ce sont les dictateurs eux-mêmes qui nous racontent leur histoire, avec leurs pauvres mots, leurs rêves de parvenus, leur sympathie d’apparence, leur bonhomie d’apparat. Ils s’adressent directement à nous, ils nous interpellent, et on rit avec eux de leur gaucherie et de leur inculture. Mais de ce rire moqueur et condescendant, on glisse peu dans l’horreur et la peur.

Car par nos rires amusés, notre incapacité à les prendre au sérieux, nous nous sommes rendus complices de leur ascension. Et le mal est fait. L’intime auquel on a adhéré devient l’intime qu’on est obligé d’adorer. En effet, si ces deux là tenaient entre leurs mains le récit national, ce récit était directement branché sur la mise en scène de leur amour et sur l’obligation d’y souscrire. De là cette installation dans les cœurs de chaque Roumain, de là cette peur viscérale. Les gens étaient condamnés à vivre en permanence les désirs violents de leurs parents symboliques. Ce spectacle très réussi parvient à donner un aperçu de cette terreur vécue chaque jour. La dictature, c’est l’intime haï et magnifié en un spectacle kitsch. La dictature, c’est une terrible mélodie du bonheur.

Les époux

De David Lescot
Mise en scène Anne-Laure Liégeois assistée d’Audrey Tarpinian
Avec Agnès Pontier et Olivier Dutilloy
Lumières : Dominique Borrini
Réalisation sonore:  François Leymarie
Réalisation vidéo:  Grégory Hiétin
Scénographie et costumes:  Anne-Laure Liégeois
Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

Jusqu’au 6 février 2016 au Théâtre 71 Malakoff
Dates de tournée à venir

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