Théâtrorama

« C’est la première fois que je mets en scène un texte que je n’ai pas moi-même écrit. S’approprier la langue d’un autre est passionnant et offre paradoxalement un surcroît de liberté. » La version d’Anne-Marie Etienne pour la Comédie-Française de la pièce de Mark Medoff, « Children of a Lesser God », écrite en 1980 et adaptée au cinéma quelques années plus tard, lui offre bien plus que l’occasion de s’approprier une autre langue : elle fait pénétrer dans l’expressivité même du silence et des émotions, où « entendre » cherche un écho désespéré dans « s’entendre ».

Une année aura été nécessaire aux comédiens du Français, épaulés par Joël Chalude, qui jouait Jacques, l’orthophoniste de la première adaptation de 1993, pour passer de la « mémoire des mots » à celle « des gestes », selon la formule de Françoise Gillard qui interprète aujourd’hui Sarah. Elle reprend le rôle qui avait valu à Emmanuelle Laborit, elle-même sourde de naissance, le Molière de la révélation théâtrale. Un rôle aux revendications fortes, pour la première fois porté par une comédienne entendante.

Ces gestes sans mots sont ceux de Sarah, ancienne élève de l’institut qui en est devenue femme de ménage. Elle refuse obstinément de se soumettre à l’apprentissage du langage parlé et de faire « comme si », car pénétrer dans le monde des entendants reviendrait pour elle à s’éloigner de son propre monde, voire à le trahir. Jacques, l’orthophoniste de l’école, cherche à briser les barrières qu’elle dresse entre elle et lui. Avec elle, il privilégie symboliquement la position du « côte à côte » à celle du « face à face », signe pour toute adresse en délaissant l’effort de diction labiale exagérée, et admet parfois l’insuffisance, ou la contingence, des seuls mots. Ensemble et isolés, Sarah et Jacques tenteront de trouver un refuge dans un espace différent et affranchi de toute parole et de tout silence, celui des sentiments, qui n’appartiendrait qu’à eux.

Fil tendu et suspendu entre deux mondes
Le chemin de Sarah vers Jacques, et de Jacques vers Sarah, pourrait jouer de maintes brisures, données par une séparation initiale – Sarah s’enferme dans son monde intérieur tandis que Jacques lui déplie une voie vers la parole, mais qu’elle n’accepte pas – qui en appelle d’autres. Le professeur, de vingt ans l’aîné de Sarah, est vite soupçonné d’harcèlement sexuel par le directeur de l’école, et l’enceinte qui apparaissait comme une protection pour la jeune femme, abandonnée enfant par sa mère qui la considérait folle, lui deviendra prison. Sur scène, ce sont a contrario des promesses d’union qui se déploient, servant à la mise en place d’un « espace commun » qui importait à Anne-Marie Etienne, à travers des décors successifs fondus et dépouillés, des fenêtres restées ouvertes et des rêves qui se dessinent dans les airs, ainsi qu’à travers un humour omniprésent.

Aucune rupture n’est ainsi rendue explicite, ni temporelle, ni dans l’alternance entre langage signé et utilisation de la parole. Ces enfants du silence sont ceux d’une expressivité sensible et sensorielle. Les yeux de Sarah agissent comme ses oreilles, et ses mains comme sa voix. Le fil qu’elle retient ou tend vers les autres interroge moins le monde autour d’elle qu’elle-même. Car la pièce de Mark Medoff est avant tout une réflexion sur l’identité. Sarah, ne pouvant utiliser les mots pour se faire entendre, et comprendre, souffre de n’avoir jamais pu dire « je » et d’avoir toujours laissé les autres s’exprimer à sa place. Son silence lui demeurera un rempart, qu’elle seule pourra appréhender entièrement.

Des quelques légers tintements de musique douce marquant l’entrée et la sortie de scène, Sarah et les autres pensionnaires de l’école pour sourds et malentendants ne pourront jamais en ressentir plus que les seules vibrations. De ces airs qui remplissent l’espace, il en reviendra beaucoup – depuis les notes disco et de musique contemporaine qui rythment le premier rendez-vous entre Sarah et Jacques jusqu’à celles d’un orgue ou des partitions de Haendel qui résonneront dans leur appartement commun. Les premières préfigureront une union ; les secondes annonceront une suspension. Ce sera alors à la parole de disparaître comme au « commencement », donnant un aperçu de ce temps « d’avant le verbe » où « la parole ne parlait pas encore » et depuis lequel s’ouvre « Les Enfants du silence ».

Les Enfants du silence de Mark Medoff
Adaptation française : Jean Dalric et Jacques Collard
Mise en scène : Anne-Marie Etienne
Avec Catherine Salviat, Alain Lenglet, Françoise Gillard, Laurent Natrella, Nicolas Lormeau, Elliot Jenicot et Anna Cervinka
Décor : Dominique Schmitt
Conseiller en langue des signes française : Joël Chalude
En partenariat avec Accès Culture
Représentations avec casques d’amplification (sur-titrage pour les représentations des 19.04, 25.04, 26.04, 6.05 et 12.05)
Photo © Cosimo Mirco Magliocca / Coll. Comédie-Française
Au théâtre du Vieux Colombiers de la Comédie-Française du 15 avril au 17 mai 2015

 

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