Théâtrorama

Les Créanciers, l’absence en balance

« Deux êtres, ou plus, unis par le lien de la vie commune, forment en quelque sorte un système clos, à l’intérieur duquel la somme d’énergie spirituelle est constante : elle ne peut croître chez l’un sans diminuer chez l’autre, c’est pourquoi ils se la disputent si âprement. » (Alfred Jolivet) C’est un jeu cruel de vases communicants, « Les Créanciers » de Strindberg, le portrait d’un « entre-trois » tyrannique où chacun puise dans l’autre jusqu’à la lie. Dans sa mise en scène, redorant la pièce d’une couche contemporaine, Frédéric Fage explore ce bas-fond intime et infini pour l’abreuver.

La scène est un espace divisé en trois, surmonté d’un instantané qui rappelle des tableaux de nu romantiques. Il y a une sculpture grandeur nature incomplète, un lit sur lequel dort un homme dénudé, et le croquis d’une nature morte composée d’un fauteuil et de quelques fleurs sur un guéridon à l’intérieur duquel sont enfermées des chaussures d’enfant. La dominante est rouge et se trace sous des airs contemporains reprenant lascivement « Making love forever ». Le triptyque évoque déjà la mort, ou un fantasme amoureux qui aurait la flamboyance de la jeunesse et la fièvre d’un mauvais songe. Au centre, Adolphe, artiste peintre, attend sa femme Tekla, tout temps et muse suspendus. C’est un autre qui le rejoint, Gustave, premier époux de Tekla, mi-vampire, mi- Méphistophélès, un crâne transparent tissé dans le dos.

Les deux hommes échangent autour d’une figure absente, ce modèle qui a servi d’empreinte initiale à la statue qu’Adolphe ne parvient pas à terminer et qu’il recouvre d’une étoffe noire. Tekla, pour l’instant invisible, est pourtant déjà partout, emplissant l’ancien et le nouvel époux dans leurs êtres et discours, et occupant également chaque objet du huis clos : de la matière à sculpter au miroir, des lettres aux photographies et au tableau en fond de scène, jusqu’à apparaître une première fois dans l’esquisse d’une danse. Celle qui danse est un ange de la mort, symbole d’une transfiguration qui atteindra finalement tous les personnages de Strindberg. Chacun a l’autre en écho, dans un rapport qui oscille dramatiquement entre fascination et détestation. Chacun a « donné à l’autre jusqu’à ne plus rien posséder », (se) donnant, (se) dévorant, s’effaçant lui-même. Ainsi, même en pleine présence, tous s’échappent.

Confusion des sentiments

Le triangle suppose une lame tranchante à chaque aspérité. Strindberg l’affirme en évoquant son théâtre : ce n’est pas la victoire ni la finalité qui l’intéressent, mais bel et bien la lutte, l’intermédiaire. Et cette lutte concerne, pour Frédéric Fage qui a souhaité donner à la pièce une teinte atemporelle, autant les êtres entre eux qu’en eux-mêmes. Reprenant à son compte la formule nietzschéenne, il trace des « Créanciers » une ligne qui part d’une matérialisation de la faute (« Schuld » en allemand) pour conduire à la dette reliant les personnages entre eux (« Schulden »). D’un tribut financier éclatent ainsi des colères et des déchirements conduisant à l’examen, par la suggestion, des faiblesses et des tortures psychologiques, cher à l’auteur et qui se retrouve dans toute son œuvre théâtrale et littéraire.

Devenant volontairement une peinture hors époque, la pièce se focalise sur la psyché et les reflets qui relient Tekla, Adolphe et Gustave. Les deux hommes, l’épouse et son mari, puis l’épouse et son ancien mari, se ressentent les uns dans les autres à travers des traces imperceptibles que tous distillent en toute chose et en tout être, par des bruits résonnant depuis une autre pièce, par la chaleur d’un siège qui a tout juste été occupé, par des empreintes. Parfois, leurs échanges établissent des renversements de caractères et d’identités : Tekla parle d’elle à la troisième personne – celle de l’absence – joue le rôle de la mère auprès d’Adolphe et celui de l’enfant victime auprès de Gustave. La danseuse qui la personnifie passe alors d’ange à veuve noire, réduisant dans un même temps le trio à un simulacre, confondant portraits et sentiments.
Strindberg voulait « tout savoir », à travers une étude fine et profonde de la pensée et d’un siècle marquant le retour au tragique. « Tout savoir » des choses concrètes et de la force impalpable des affections. Par les voies de Tekla, modèle libéré de son socle, Adolphe, artiste déchu, et Gustave, médecin en diable, Frédéric Fage file l’image jusqu’à la renverser et « regarder sous les paupières ».

Les Créanciers
D’August Strindberg
Mise en scène : Frédéric Fage
Avec Maroussia Henrich, Benjamin Lhommas et Julien Rousseaux
Musique : Stéphanie Renouvin et Olivier Bovis
Photographie et conseiller artistique : Slimane Brahimi
Audiovisuel : Valérie Marinho de Moura
Stylisme : Yohann Fayolle
Crédit Photo D.R.
À l’auditorium Saint Germain jusqu’au 27 janvier 2016

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