Théâtrorama

Ça a tout l’air d’être une galaxie portant les traces du chaos encore en elle : autour d’un soleil de glace, astres et formes en voie d’explosion attendent pour de nouvelles révolutions. Elles arrivent dans des souffles polaires et par les rires de mort d’un chœur de circonstance, chapeaux et foulards en plâtre sur trépieds ouvrant grand leur gorge imaginaire pour entonner la symphonie brisée du monde, et ce qu’elle dit des corps l’habitant.

Aspects de ciels – à la surface crue de tableaux noirs – ou configuration abyssale, l’espace de l’artiste belge Miet Warlop est un amas de résidus. Un peu d’air ou des blocs de pierre pour signifier les densités perdues ou les épaisseurs à retrouver. Tout se construit par déconstruction, se modèle à perte, se dessine en creux. La poudre du monde est un entassement « d’os en trainée », débris témoins de dégradation, frappée par une malédiction rendant chaque nouvel objet relique avant d’avoir pu être sculpté.

De vestiges en fragments, le langage de Miet Warlop, parce qu’il naît et meurt sous le signe de brèches et de déchirures, est un éclat d’une violence qui semble s’étrangler elle-même, sitôt jaillie. Il contient ce qui s’effrite et ce qui se reconstitue – il tient fermement entre ses mains les premiers rocs du monde : ce sont les cailloux originels d’un langage biblique et mythologique, ceux qui pétrifient ou condamnent (Orphée et Eurydice, Méduse, la femme de Loth) mais aussi ceux qui repeuplent la terre (Deucalion et Pyrrha), qui la portent (Atlas) ou qui pénètrent dans l’absurde (Sisyphe).

« The oldest joke in the world »
Le concerto collectif est en lambeaux ? Mieux vaut en rire, sans doute, mais avec un « monkey laugh », un rire de singe, alors, celui bien strident, celui qui se moque et montre toutes ses dents. Sur la toile du monde en miettes, Miet Warlop se sert précisément de chacune de ses bribes pour en tirer la chair, même emplâtrée et dépecée, d’un nouveau rythme : du tout à l’un, elle interroge cette unité démantelée pour décoder les parcelles et les gammes. Elle entame extraits de toile (univers et tissus) et portions de son propre corps moulé (ses bras, ses jambes), pour « vouloir faire » (« I want to ») et pour « s’accorder » (« one two »).

Son système est un atelier dans lequel elle passe d’expérimentations en interprétations. La performance s’évide, se coupe au couteau, se taille depuis des veines congelées, mais les sculptures à naître moulent des squelettes inédits, se coiffent pour prendre des poses encore inexplorées et s’immobilisent par l’inspiration d’un créateur qui se prendrait pour son propre modèle.

La scène, cette constellation, n’attend donc peut-être finalement aucune révolution, mais grave et cisèle ses évolutions : in situ, Miet Warlop fait sa mue, pénètre au cœur même de son œuvre pour y puiser une peau, des formes et des habits neufs. L’équilibre qui se retrouve, par ce corps rapiécé, confond image et reflet, mutisme et assourdissement, théâtre et performance d’art contemporain, créateur et création. Et au moment d’applaudir, les mains autrefois cimentées se désagrègent à nouveau, mais pour mieux poser de nouvelles pierres.

Dragging the Bone
Conception, direction, sculptures et performance : Miet Warlop
Assistante sculpture : Barbara Vackier
Musique : Stefaan Van Leuven & Stephen de Waele
Lumières et technique : Babette Poncelet
Construction : Collin Temple & Jeoren Dreezen
Production : Irene Wool VZW / Diffusion : LatitudesProd. (Lille)
Crédit photo ©Reinut Hiel
Au Centre Pompidou du 11 au 13 février 2015

 

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