Théâtrorama

Les Bas-fonds mis en scène par Éric Lacascade

Les Bas-fonds – Après un Oncle Vania flamboyant, après Les Barbares et Les Estivants, deux textes de Gorki, adaptés pour le théâtre, Éric Lacascade s’empare de la pièce Les Bas-fonds, du même auteur, et en fait une mise en scène incandescente où les sentiments exacerbés par une misère qui colle à la peau abolit peu à peu l’espoir et la révolte. Dos au mur, comment vivre ? Comment vivre quand l’abîme de la précarité et du malheur s’ouvre chaque jour un peu plus sous nos pieds ? Où se trouve la frontière qui nous fait passer du monde des « nantis » insérés dans la société à celui des marges ?

Les Bas-fonds au Théâtre Les Gémeaux

 La précarité, un abîme sans fond

La craie grince sur le tableau noir sur lequel ils inscrivent leur nom au fur et à mesure de leur arrivée. Dans ce lieu refermé sur lui-même, on ne voit aucune fenêtre. Ici, on offre juste un lit, une couverture et à peine de quoi manger. Certains ont encore un nom: Kletch Anna, Nastia ou Pepel… d’autres ont juste conservé une trace de leur passé glorieux et se nomment Le Baron ou l’Acteur. Car ici, dans cet espace sans âme, tenu par Mikhaïl Ivanovitch Kostylev et sa femme, cousins des Thénardier, vit une humanité oubliée. Cul de basse fosse où se déclinent toutes les nuances de noir.

Dans cet univers déserté par les couleurs du monde, en marge de la bonne société moscovite, vivent des déclassés, des exclus, marginaux et voleurs de tous bords. Ici rien ne vient distraire de la misère. En guise de conversation, on se dispute pour une vétille et on boit jusqu’à la folie. Dans cet espace, toute velléité de s’en sortir s’écrase dans le regard des autres. Si Nastia essaie de lire, Le Baron tente de l’en empêcher au lieu de lui dire qu’il l’aime. Si Kletch, le serrurier, est le seul à conserver un semblant de travail, cela ne l’empêche pas de crier et de taper sur sa femme Anna qui se meurt de tuberculose. Dans Les Bas-fonds, chacun lutte avec l’énergie du désespoir pour sa survie et l’union de ces solitudes entretient les situations les plus explosives.

Les Bas-fonds au Théâtre Les Gémeaux

Les Bas-fonds, une énergie nouvelle

L’arrivée de Louka, le Vieux, comme tous l’appellent, crée un appel d’air dans ce monde à l’avenir bouché. Il écoute, apaise et fait entendre une autre musique. Avec ses mots comme seule ouverture de l’espace, il propose l’imagination pour combler les attentes, pour laisser affleurer et exister ce à quoi on croit profondément. En affirmant que l’humain est la clé de toute chose, il insuffle une énergie nouvelle et réintroduit des nuances de gris et même du blanc pur dans l’épaisse noirceur de ces bas-fonds.

Alain D’Haeyer qui nous avait ému en jouant un Ivanov suicidaire et tourné vers sa part d’ombre, interprète un Louka solaire, un marcheur qui va de ville en ville , rayonnant d’une humanité bienveillante qui rassérène et rassure. Il remet au centre de ces vies cabossées la possibilité d’infini existant dans l’âme humaine. Fidèle aux mêmes acteurs qu’il engage de spectacle en spectacle, Lacascade fait, depuis ses débuts un théâtre de troupe. Il assure aujourd’hui la transmission de son travail en intégrant des interprètes plus jeunes, issus de ses ateliers de formation à l’école nationale du Théâtre de Bretagne.

« Ni mensonges, ni vérités, ni bien, ni mal, tout est dans l’homme » affirme Louka. D’une pièce à l’autre, au-delà du réalisme d’auteurs comme Gorki, Lacascade va toujours plus loin dans une direction d’acteurs impeccable qui conduit à un jeu précis et organique. Loin des effets esthétisants et des clichés, lui et ses acteurs restent les artisans d’un théâtre sincère de l’ici et maintenant. Creusant le sillon d’une poésie du réel, chacune de ses mises en scène raconte que l’homme représente « une infinité de possibles qui naissent de ses croyances ». Les pires comme les meilleures.

Les Bas-fonds
De Maxime Gorki
D’après la traduction d’André Markowicz
Mise en scène : Éric Lacascade
Scénographie : Emmanuel Clolus
Avec Pénélope Avril, Leslie Bernard, Jerôme Bidaux, Mohamed Bouadla, Laure Catherin, Arnaud Chéron, Arnaud Churin, Murielle Colvez, Christophe Grégoire, Alain d’Haeyer, Stéphane E. Jais, Éric Lacascade, Christelle Legroux, Georges Slowick, Gaëtan Vettier.
Costumes : Marguerite Bordat
Lumières : Stéphane Babi Aubert
Son : Marc Bretonnière
Collaboration artistique : Arnaud Churin
Durée : 2 h 45
Crédit photo : Brigitte Enguerand

Jusqu’au 2 avril au Théâtre Les Gémeaux
Mardi au samedi à 20h45, dimanche à 17h

Programmé en lien avec le Théâtre de la Ville à Paris

Vous pourriez aimer çà

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *



Théâtrorama

Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir plus d'actualités et profitez de nos invitations

Votre abonnement est enregistré avec succès !

Pin It on Pinterest