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Les Barbelés mis en scène par Alexia Bürger

Les Barbelés mis en scène par Alexia BürgerDes murs lépreux, un morceau de cuisine comme une île en perdition, seul espace éclairé au milieu d’un plateau sombre…C’est dans ce décor banal que se déroule Les Barbelés, un spectacle québécois âpre, qui dérange l’univers bien poli de nos certitudes. La mise en scène d’Alexia Bürger accompagne de façon efficace la plume acérée et ravageuse d’Annick Lefebvre. Elle fait aussi la place belle à la performance de cette magnifique actrice qu’est Marie-Ève Milot. Avec son regard enfantin, son sourire qui vacille et sa voix qui s’enfle parfois vers des colères refoulées, elle pousse et renvoie chaque mot comme une claque ou un coup de poing, empêchant le spectateur d’échapper à un questionnement qu’elle assène les yeux dans les yeux.

Comme une clôture dans la gorge…

Il est dit que chaque personne naît avec des germes de barbelés dans le corps. Ils se situent au niveau du ventre et grandissent millimètre par millimètre, à l’intérieur du corps chaque fois qu’une situation d’autocensure ou de refus de prendre position surgit. C’est alors que le souffle se rétrécit, que nous perdons confiance dans nos capacités intellectuelles ou nos prises de parole. Quand les barbelés atteignent la gorge, comme c’est le cas pour le personnage, il ne reste plus qu’une heure avant qu’ils ne coupent la parole définitivement en lui cousant la bouche.

Bousculant les silences coupables et les refus inarticulés, soulevant le voile des non-dits, cet individu aux barbelés, ni homme ni femme, décide de ne plus ravaler ses paroles, de décréter l’état d’urgence et d’accepter que les barbelés lui déchirent le visage avant que la parole ne lui soit définitivement ôtée au terme de cette heure ultime.

« À quel moment cela s’active-t-il ces barbelés ?  » Cette première interrogation ouvre le texte à un flot de paroles qui ira en un decrescendo qui désagrège à la fois le corps et les mots. Trois parties structurent le texte : dans un premier temps le processus s’active dans le corps lorsque l’individu en situation ordinaire refuse de prendre position, puis le mécanisme se révèle dans la revendication, la colère et la prise de conscience de l’injustice jusqu’à la libération de toutes les censures qui écorche vif alors que les barbelés clôturent la bouche définitivement.

Les Barbelés mis en scène par Alexia BürgerParler pour renverser la fatalité…

Le texte assume l’urgence de dire, tout en évitant l’écueil de la logorrhée, la mise en scène dérange et insère cette nécessité à la fois dans une direction d’acteurs précise et resserrée autour du corps de l’actrice et une esthétique qui joue sur le chaos progressif. Refusant la bienséance de mise et le mutisme généralisé, la scène finale choc fait voler en éclats le quatrième mur et bouscule le confort psychologique, physique et social du spectateur qui ne peut échapper au regard de l’actrice à la bouche embarbelée et totalement muette le fixant intensément.

« Comment parler de nos vies sans parler d’amour, de politique et de sexualité ? » Accepter de poser la parole en effaçant « sa carcasse », c’est peut-être « devenir la promesse d’un silence retrouvé », c’est peut-être créer un espace qui abolit ce quelque chose qui s’est planté entre moi et le reste du monde, [ c’est ] peut-être réussir à créer un espace pour les autres voix (…) celles qui, en ce moment, s’expriment en mineur ». Et nous ? Que faisons-nous de nos silences convenus et de nos petites compromissions ? À quel moment de leur croissance en sont nos barbelés ?

 

Les Barbelés
Spectacle en québécois non surtitré en français
Texte : Annick Lefebvre
Mise en scène : Alexia Bürger
Assistanat à la mise en scène : Stéphanie Capistran-Lalonde
Avec Marie-Éve Milot
Dramaturgie : Sara Dion
Scénographie et costumes : Geneviève Lizotte assistée de Carol-Anne Bourgon -Sicard
Lumières : Martin Labrecque
Son : Nancy Tobin
Conseil en mouvement : Anne Thériault
Effets spéciaux : Olivier Proulx
Crédit Photos : Simon Gosselin

Jusqu’au 2 décembre au Petit Théâtre de La Colline
Du mercredi au samedi à 20h, le mardi à 19h et le dimanche à 16h

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