Théâtrorama

« Nous sommes là », répètent-ils, et rien ni personne ne pourrait contredire cette présence et ce réel implacables. Les personnages de la nouvelle pièce du dramaturge norvégien Arne Lygre, Moi, Lui, les autres en eux et à côté d’eux, sont des êtres là, l’un en face de l’autre, l’un disant l’autre et étant l’autre tout à la fois. Qu’ils se connaissent importe peu, ni depuis quand, ni même la nature exacte de leurs liens. Ce qui importe, c’est qu’ils soient mots et monde.

Héros de roman, Moi et Lui auraient pu être ces amants durassiens, séparés par un vide qui empêche leurs membres de se toucher. Ce sont leurs mots qui se chargent alors de les rapprocher. Au théâtre, ils se présentent tout d’abord à bonne distance, et chacun pourrait incarner ce persona latin, mais qui serait débarrassé de son masque. Sans fard ni retenue : Moi et Lui crachent et débordent le monde comme ils se jouent des saisons et de l’immuable.

Ils s’aiment, non parce qu’ils se sont connus, mais parce qu’ils articuleront ensemble les accents d’une tragédie : ils s’aiment littéralement, précisément parce qu’ils se le disent, et parce que les mots qu’ils prononcent, comme s’ils préexistaient à toute pensée, remplissent la pièce de cet amour, d’objets de vie, de fantasmes et de personnes, y compris dans leur absence et dans leur mort.

Ils changent aussi, rompent et se rompent. Et ils accueillent pour eux-mêmes et pour tous ce changement : c’est le signe que la langue implique l’être tout entier et que tout demeure possible par elle, les créations et les réinventions, les gestes et les immobilités, les parts tues et celles criées, soi-même unique et soi-même étranger.

« Quand dire, c’est être »
Le texte d’Arne Lygre s’intéresse au performatif lié à l’être. Les personnages sur scène, didascalies incarnées et essoufflées, sont maintenus dans l’immanence, repoussant par une lutte verbale le risque de la désincarnation. Ils se disent et affirment à chaque parole un peu plus leur présence et la présence de l’autre. Leurs phrases réveillent – à nouveau ou pour la toute première fois – les mouvements mais surtout les respirations, se ponctuant d’« ai-je pensé » et de « disons-nous » ; elles sont paroles par habitude et par évidence éclatante ; elles sont mots qui engendrent et qui actualisent, tout-puissants, tout-confiants, écho véritable et vibrant.

Plaçant les personnages sur fond blanc et béant, liminaire et lumineux, aseptisé et glacial, et enfin matriciel, Stéphane Braunschweig, à qui l’on doit la traduction et la mise en scène de la pièce, fait du lieu un personnage à part entière, prenant naissance lui aussi à travers le discours. Il montre également combien « Rien de moi » est une interrogation sur la consistance de l’identité, sur ce que l’être incarne et ce qui lui échappe, et sur la façon dont il prend forme et se positionne, identique et différent, finalement jamais seul, dans l’espace.

Rien de moi
D’Arne Lygre
Mise en scène de Stéphane Braunschweig
Avec Chloé Réjon, Manuel Vallade, Luce Mouchel et Jean-Philippe Vidal
Texte de la pièce trad. par Stéphane Braunschweig et paru à L’Arche éditeur (oct. 2014)
Création française à La Colline – théâtre national
Du 1er octobre au 21 novembre 2014, puis en tournée
Crédit photo: Elisabeth Carecchio

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