Théâtrorama

La mise en scène de Jeanne Champagne habille de touches subtiles la petite musique nostalgique de « L’Eden Cinéma » de Marguerite Duras. La scène, recouverte de sable, surmontée d’une structure de bois délimite une sorte de terrasse,nous transporte en pleine brousse sur les bords d’une plage du Pacifique, à une époque où le Vietnam s’appelait Indochine, à la frontière d’une Thaïlande qui était encore le Siam. Les souvenirs renaissent dans un pays où l’on navigue entre réel et imaginaire, intime et universel. Le pays de Duras est un pays d’eau où « les voix d’encre et de chair s’entremêlent ». On trouve souvent les textes de Duras ennuyeux. Ils ont juste besoin d’être dits à voix haute pour que ressortent la musicalité et la vie incantatoire des mots qui laissent percevoir alors toutes les subtilités de la langue.

« L’Eden Cinéma », c’est l’endroit où La Mère travaille en fin de semaine pour arrondir ses fins de mois. « Dans « L’Eden Cinéma », nous dit Jeanne Champagne, il y a Eden, le paradis perdu, il y a cinéma, tout ce que l’on projette, ce que l’on fantasme… » « L’Eden Cinéma » c’est aussi la forme théâtrale que Duras donne presque trente ans plus tard, à son roman phare « Un barrage contre le Pacifique » écrit en 1950. Fondement à l’ensemble de son œuvre littéraire, ce premier roman réunit déjà tous les personnages que l’on retrouvera de façon récurrente d’un texte à l’autre.

Le paradis perdu des libertés enfantines
La pièce privilégie le point de vue des enfants Suzanne et Joseph, mais le pivot reste celle qu’ils désignent sous le seul vocable de La Mère. Ils racontent sa lutte jusqu’à la déchirure contre l’administration coloniale qui l’a spoliée en lui vendant des terres inexploitables pour la culture du riz. Pieds nus, explorant les alentours du bungalow installé sur la plaine de Kam, les enfants écoutent la vie de La Mère qui devient le récit fondateur de leur univers. Suzanne s’empare de l’histoire pour raconter avec ses mots sa fuite du nord de la France, dans les années 30 pour l’Indochine française, sa lutte héroïque contre le Pacifique… mais aussi l’ambiguïté de son attitude lorsqu’elle essaie de la « vendre » à M. Jo, une des multiples figures de celui qui deviendra l’Amant dans l’univers durassien.

Dans la mise en scène de Jeanne Champagne, il y a tout d’abord la valse de l’Eden Cinéma. Petite musique lancinante qui traverse toute la pièce, elle ouvre la parole de Suzanne. Reprise par son frère à l’harmonica, la ritournelle convoque tous les autres personnages de la pièce. Pour Duras le paradis perdu, c’est la liberté de l’enfance…Dans sa mise en scène, Jeanne Champagne prend le parti de ces adolescents qui regardent leur mère s’enfoncer dans un impossible rêve de fortune. Du haut de ses quinze ans, Suzanne décrit avec lucidité et humour le monde dans lequel elle grandit.

Elle partage des rires complices avec son frère et souligne avec férocité les travers de la micro -société d’adultes qui les entoure. Tout en ayant l’air de dévoiler ses sentiments, Marguerite Duras se réfugiait derrière ses mots et contrôlait une certaine image d’elle-même. Aurait-elle aimé cette Suzanne et incarnée par Agathe Molière, qui exprime la solitude et le désarroi de l’adolescente qu’elle fut et fait osciller le personnage entre force, rouerie et fragilité ?
Avant que la petite valse de l’Eden ne se taise, La Mère, – magnifique Tania Torrens – dans un dernier discours, assise face au public et son sac sur les genoux, dénonce avec toute la hargne des pauvres, les abus du pouvoir colonial. Sans se plaindre, elle crie sa révolte, sa rage dans un chagrin plein de dignité. La Mère rêvait de laisser un patrimoine à ses enfants. Sans le savoir, elle a transmis à sa fille une richesse infinie. Celle qui se trouve dans le lit de l’imaginaire et qui servira de matériau à une future romancière nommée Marguerite Duras à construire une œuvre littéraire.

[note_box]L’Éden cinéma
De Marguerite DURAS
Mise en scène : Jeanne CHAMPAGNE
Scénographie : Gérard Didier
Avec Sébastien Accart, Fabrice Bénard, Agathe Molière, Tania Torrens, Sylvain Thirolle[/note_box]

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