Théâtrorama

Le système pour devenir invisible

Le Théâtre de Belleville continue de surprendre à travers des choix de programmation très intéressants. Quelques thèmes de prédilection – qui ne viennent pas empiéter sur un éclectisme de bon aloi – quelques thèmes donc, sont explorés avec bonheur. Ici, c’est le rapport entre fictions intimes et fictions politiques. Récemment ce thème était porté par le spectacle Poignard* qui nous avait beaucoup plu. Si Le système pour devenir invisible paraît plus compliqué à saisir, la mise en scène vaut le détour par sa qualité et sa générosité.

À nos amis. À nos amis du Comité Invisible. Leurs deux ouvrages auront fait couler de l’encre, fait turbiner les cerveaux, produit des tentatives très intéressantes de réappropriation du monde. Ils auront permis d’approfondir nos nouveaux rapports au réel et à la fiction à l’ère de la technologie reine. Leur conscience révolutionnaire s’aiguise contre les blocs de médias monolithiques. Et dans ce spectacle, leurs paroles se font entendre, en voix off. Ils rythment une fiction qui n’en est peut-être pas une. Ils forment le sous-titrage politique d’une expérience amoureuse.

Berlin. Un jeune homme a rencontré une jeune femme. Ils viennent dans l’appartement en colocation du jeune homme. Ils font l’amour. Mais qui est cette jeune femme ? Est-elle la femme torturée qu’elle affirme être devant son amant d’un soir ? Est-elle la jeune mère en crise dans son couple et qui vient chercher l’abandon dans des bras étrangers ? Ou alors est-elle ce qu’affirme la voix off – qui vient de temps en temps s’incarner sur scène sous la forme d’une colocataire pas bien réveillée – à savoir une espionne, membre d’un groupe secret, venue récupérer le « système pour devenir invisible » inventé par le jeune homme.

La parole de Nina

Les personnages joutent, se disputent, se promènent au milieu de téléviseurs noirs qui forment comme autant de monolithes. Des monolithes oui, des cubes noirs, des objets quasiment religieux, comme une métaphore filée de l’image qui parcourt le film 2001, Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick. Les personnages s’en servent comme d’un traducteur français-allemand et inversement. Ces cubes rythment leurs conversations, mais ils les espionnent aussi. Ils donnent l’impression de jouer avec eux, les mettant face à la complexité de leur langage et de leurs concepts. Au fil du spectacle la technologie s’autonomise, elle prend les apparences du vivant.

Le-système-pour-devenir-invisible-DR1Au milieu de ces monolithes, les vivants eux s’incarnent dans des colocataires, dans des voisins autonomistes de palier, dans des performeurs revenus du fond des âges, dans un jeune mari revenu chercher sa femme sans demander d’explications. Les récits s’entremêlent, les hommes préhistorico-technologiques se donnent des coups de télécommande pour dominer le récit. Mais ce sont eux qui semblent dominés, télécommandés, technologies. Cependant, si le système scénique est intéressant il donne l’impression de ne pas aller au bout de ses possibilités. On ne saura pas à la fin du spectacle ce qui dans cette histoire est vrai ou faux. Mais paradoxalement, ces failles fictio-temporelles, ces gouffres ouverts par les rapports entre l’homme et la technique ne nous donneront jamais vraiment le vertige.

Alors au-delà de la beauté de la tentative, où réside l’intérêt véritable de ce spectacle ? Peut-être bien dans le contrepoint amené par le très étonnant personnage du performeur « Ralfy ». Sa spécialité est d’incarner une personne réelle et de la porter jusqu’au point d’incandescence de l’interprétation. Il est le chanteur Est-allemand Wolf Biermann, il est Nina Hagen. Il se laisse traverser par les paroles de ces deux chansonniers populaires et contestataires. Il semble adopter leur façon de penser au point que le spectateur peut tout à fait y croire, et l’écouter. Ainsi, les paroles new-age de Nina, les provocations intelligentes de Wolf Biermann nous atteignent en profondeur. La chaleur humaine revient, inattendue, et s’extrait complètement de la technologie en utilisant le médium archaïque du théâtre. Ainsi, c’est grâce à l’incarnation la plus affirmée – et la plus sensible – de la fiction que ré-apparaît un élément fondamental de tout récit : la relation de confiance.

Le système pour devenir invisible
Texte et mise en scène : Guillermo Pisani
Collaboration artistique : Adrien Béal
Assistante mise en scène et traduction allemande : Annika Weber
Lumières : Yves Bernard
Scénographie : Julia Kravtsova
Costumes : Laurence Révillion et Sylvie Regnier
Avec Caroline Arrouas, Clément Clavel, Guillaume Fafiotte, Robert Hatisi, Julie Lesgages, Anna Rot

Crédit photo: Jérémie Gaston-Raoul / Tristan Jeanne-Valès

Jusqu’au 28 février au Théâtre de Belleville

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