Théâtrorama

Inspiré d’un fait divers s’étant déroulé dans l’Andalousie rurale à la fin des années 1920, Noces de sang est un drame de la vie quotidienne et de la séparation, durant lequel un cortège nuptial se fond en cortège funéraire. Federico Garcìa Lorca l’ouvre sur l’invocation d’un fils à sa mère et l’achève par les incantations d’un chœur féminin esseulé et éploré. Entre les deux, William Mesguich déplie les sols hallucinés d’une « vallée de cendre » incandescente.

Le drame a déjà frappé les familles. Tous savent qu’il reviendra et qu’il reviendra très vite, déjà installé aux portes d’un nouvel hymen qui enterre les plus jeunes et les hommes, laissant les mères et les fiancées veuves, les enfants orphelins. L’histoire qui se réitère et se réfléchit ne sera qu’une illustration sombre et inquiétante de plus, un titre supplémentaire dans les pages faits divers du journal local. Une mère se prépare à marier le seul fils qui lui reste mais sa promise en aime un autre. Au retour de l’amant, sur un cheval qui pourrait être un pur-sang, ce qui se sait déjà ne demande alors plus qu’à s’écrire et à éclater.

Noces de sang s’inscrit sur une scène traversée de part en part par des « épines dans le cœur », réelles ou fantasmées, tranchant hommes et femmes avec la force d’un couteau à la lame acérée, criblant les futurs époux et épouses, leurs amants, les fils et leurs mères, nouant et perçant leurs liens passés et ce qui se joue dans un présent inexorable. S’enroulant aux encadrements d’un large miroir rouge, les roses ont déjà tué et s’apprêtent à nouveau à le faire, racines aux boutons témoins et précurseurs d’une malédiction digne de grandes tragédies grecques et pouvant aussi faire penser à la foudre vengeresse des nouvelles de Mérimée.

Le décor est en effet le même, tantôt onirique tantôt réaliste, mais ici également oppressant et paralysant : intérieur sombre, extérieur nuit. S’y cachent et y rôdent des créatures de fatum qui incarnent les voix et les sentiments de tous les personnages. Ces allégories – Lune et Mort – ne sont que des mots et des échos de mots revenant sur eux-mêmes. Elles traînent de longues robes noires et portent des visages d’ombre montrant « le chemin vers le sang » et des cris « étouffés par le murmure des branches ».

« Quand le sang jaillit, c’est la terre qui le boit. »
La mise en scène de William Mesguich, dans la ligne « imbibée » de Lorca adaptée par Charlotte Escamez, s’attache à exploiter les profondeurs et les répétitions tragiques d’histoires tristement quotidiennes. Au ciel plein et constellé comme au toit des chaumières pauvres répond un parterre de chardons taché et projetant alentour ses notes rouges – sur les sièges, la robe de mariée et les joues angoissées. Les horloges marquent les minutes autant qu’elles les retiennent, elles aussi ça et là tranchées par quelques airs flamenco, entendus au loin ou martelant la préparation à la noce de la fiancée. Tout se voile, tout se morcèle pour se refléter, à l’image des comédiens qui jouent plusieurs personnages. Et le chorus passe aussi de voix criardes puis chuchotées et dédoublées à la scène fendue par des traits de lumière ou un rideau opacifiant séparant les familles.

La folie pointe de part en part, au hasard des êtres comme des éléments : elle s’éprouve par le transfert de la table du banquet au centre dans lequel on placera le futur tombeau et par celui du voile de la mariée au linceul qui unira le mari et l’amant en ultimes « noces de sang ». William Mesguich pose alors des masques baroques à chaque coin de sa scène, usant de l’artifice pour franchir le seuil de l’au-delà. C’est l’espace d’une forêt clairsemée qui s’ouvre, à la couleur sanguine de « chairs surprises » par leur propre sort, là où le destin a pu accomplir son œuvre. Presque le lieu du plus long des sommeils, celui d’un rêve tari.

Noces de sang
De Federico Garcìa Lorca, adapté par Charlotte Escamez
Mise en scène de William Mesguich – Théâtre de l’Étreinte
Avec Estelle Andrea, Eric Bergeonneau, Sterenn Guirriec, William Mesguich et Michèle Simonnet
Son : Franck Berthoux
Lumières et vidéo : Mathieu Courtaillier
Crédit Photo Chantal Depagne / Palaon 2015
Reprise au Chêne Noir dans le cadre du Festival Off d’Avignon à 12h30

 

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