Théâtrorama

Le Roi du bois (1996) de Pierre Michon présenté sur la scène du Théâtre 71 à Malakoff n’est pas à l’origine une pièce de théâtre. C’est un de ces textes que l’on a envie de dire à voix haute pour en faire surgir la musique intime des mots, des rythmes et des articulations sonores.

Comme dans des textes précédents, Pierre Michon allie ici encore la poésie et l’univers de la peinture et des peintres. Dans Le roi des bois, il s’intéresse à un personnage sans relief qui fut le valet, broyeur de couleurs, au service du peintre Claude Le Lorain de 1634 à 1659. Il s’appelait Dominico Desiderii et il se souvient. Fils de métayers, il était porcher. Chaque jour, en conduisant ses porcs glander dans la forêt, il observait des gens d’une élégance folle, qui traversaient son univers de boue; ce sont des peintres qui magnifient dans leur travail ces terres qui, représentent pour lui le labeur de chaque jour.

Un jour, une jeune femme descend d’un carrosse et se précipite dans les fourrés pour satisfaire un besoin urgent. Le jeune adolescent de 13 ans est ébloui par cette chair blanche qui apparaît au creux des dentelles relevées. Il rêve de faire siennes cette aisance et cette jouissance du luxe et de la beauté des puissants de ce monde. Lorsque Le Lorain lui propose d’entrer à son service, il espère que la peinture lui permettra d’accéder à son rêve et de devenir prince à son tour. Vingt ans plus tard, il est resté broyeur de couleurs, valet des hommes. C’est au cœur du bois, qu’il finit par se tailler un royaume fait de jouissances immédiates et où il ressasse un dépit dans lequel les illusions se sont défaites.

Un opéra parlé
C’est à un « opéra parlé » que la musicienne Michèle Reverdy a pensé dès le départ en composant une musique à cette mise en scène. Elle fait des instrumentistes du quatuor à cordes, des acteurs à part entière, qui, loin d’être de simples accompagnateurs, sont des protagonistes à part entière de l’action scénique. Ils sont les peintres qui accompagnaient Claude Le Lorrain sur les pentes de Tivoli dans l’Italie du XVII° siècle.

La mise en scène raffinée de Sandrine Anglade ne manque pas d’ambition. La réflexion entre nature et culture, si présente dans les œuvres du XVII° siècle traverse, de façon subtile, tout le spectacle. Mais la scénographie ne dialogue ni avec le texte, ni avec la mise en scène. Elle est brouillonne, les tulles successifs alourdissent et emprisonnent parfois le jeu des comédiens. Et c’est dommage, car il y a une réelle tentative pour donner par le jeu des lumières une idée de la peinture de Claude Le Lorain.

Mais ces restrictions n’enlèvent rien à la grâce et à la force expressive de ce magnifique comédien qu’est Jacques Bonaffé, interprète idéal pour faire entendre la langue de Michon. Face au contrepoint subtil d’une musique jouée en direct, Jacques Bonaffé s’impose comme une évidence, semblant surgir de l’humus de la forêt elle-même, pieds et torse nus, revêtu d’une « collerette » et d’un manteau couleur de terre. Il surgit de l’ombre dans une lumière dorée qui suggère celle des tableaux de Claude Le Lorrain.

Il occupe tout l’espace, dit le texte avec le bout de ses pieds, dans le silence ou le soulignant par le geste, il le danse, roule les mots, tantôt les chantant, tantôt les recrachant. À la truculence de Jacques Bonaffé, la voix angélique du jeune comédien chanteur fait entendre l’enfant, à l’innocence trahie, que fut le jeune valet. Face à la frustration présente de l’homme vieillissant, la voix de l’enfant surgit dans le lointain. Elle évoque, chantant au fond de lui, cet enfant ébloui, toujours en quête de la somptuosité d’un monde dont il ne soupçonnait pas l’existence. L’enfant le suit, l’homme l’évite, le retrouve enfin comme pour mieux l’oublier. La voix de l’enfant se fait prière, puis finit par se taire. Tous les voiles sont tombés, le royaume des princes lui est fermé à jamais. Sur la scène, il ne reste que le cadre d’un immense tableau vide. Dans un ultime défi, vêtu de son manteau rugueux qui le ramène à sa condition, au fond de son royaume du bois, Desiderii lance enfin comme une ultime vérité « maudissez le monde, il vous le rend bien ! »

[note_box]Le roi du bois
De Pierre MICHON (Ed. Verdier)
Mise en scène : Sandrine ANGLADE
Musique originale : Michèle Reverdy
Avec Jacques Bonaffé, Le Quatuor Varèse, (en alternance) les enfants chanteurs Michaël Oppert et Roman Rondepierre.
Crédit photo : Pascal François
Durée : Environ 1 h 10 [/note_box]

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