Théâtrorama

Le Quatrième mur mis en scène par Julien Bouffier

Le Quatrième mur – Dans le cadre des « Traversées du monde arabe » au Tarmac – « L’idée de Samuel était belle et folle : monter l’Antigone de Jean Anouilh à Beyrouth. Voler deux heures à la guerre, en prélevant dans chaque camp un fils ou une fille pour en faire des acteurs. Puis rassembler ces ennemis sur une scène de fortune, entre cour détruite et jardin saccagé. Samuel était grec. Juif, aussi. Mon frère en quelque sorte. … »

Le Quatrième mur de Sorj Chalandon, grand reporter et écrivain, raconte l’histoire d’un dénommé Georges — double littéraire de l’auteur —, metteur en scène amateur à ses heures perdues, mais surtout éternel étudiant et depuis longtemps militant dans l’extrême gauche notamment pour la défense des Palestiniens. Un Georges des années 1980, connaissant seulement la révolte et non la guerre. Un Georges qui s’envole pour la première fois en direction du Liban et surtout de la guerre qui y fait rage. « Antigone » va rassembler tous les acteurs de cette guerre, aux divers horizons politiques et religieux pour  » un répit  » de deux heures sur une scène de fortune en guise de témoignage. Une manière de « donner à des ennemis une chance de se parler « , de « les réunir autour d’un projet commun ». Ainsi Antigone sera palestinienne, Hémon, un Druze, Créon, roi de Thèbes et père d’Hémon, un Maronite, tous évoluant entre des Chiites, des Chaldéens, des Arméniens.

Le Quatrième mur de Sorj Chaladon au Tarmac

« Personne n’est au-dessus de la guerre »

De ce livre considéré comme une œuvre sur l’utopie et la fraternité « magnifique et désespéré(e) », Julien Bouffier tire une adaptation théâtrale et transforme le voyage initiatique de Georges en celui d’une jeune femme qui a le visage sensible de Vanessa Liautey. « Le pays de ce livre, dit Sorj Chalandon, n’est pas le Liban, c’est la guerre » celle qui de 1975 à 1990 a déchiré le pays. Partant des vestiges de cette guerre qui marquent encore le paysage de la ville, Julien Bouffier nous embarque à la suite de sa narratrice dans le Liban d’aujourd’hui avec ses souks animés, la modernité reconstruite et ces « dentelles de pierres » qui, cachés entre les immeubles reconstruits, dévoilent encore les anciennes blessures.

Ouvrant le spectacle « The sound of silence » de Simon et Garfunkel joué par le créateur musical Alex Jacob crée une passerelle entre hier et aujourd’hui. Les images s’assombrissent, s’accélèrent et nous ramènent dans les années 80 à la veille du massacre de Sabra et Chatila. La mise en scène de Bouffier enlace la fiction cinématographique, le documentaire et le théâtre. Comme imbriqués dans les images projetées de la ville qui devient ici le personnage central de la fable, les acteurs français sur la scène donnent la réplique aux acteurs Libanais filmés au Liban. Dans le Beyrouth actuel ou au milieu du fracas et de la fureur des combats, les quatre acteurs évoluent sur un plateau quasi nu au milieu d’images qui foisonnent, de couleurs qui s’imbriquent en un montage virtuose.

Le Quatrième mur de Sorj Chaladon au Tarmac

Le Quatrième mur – Antigone à Beyrouth

Les géographies et les temporalités se télescopent, associant la réalité de la guerre civile et le désespoir d’Antigone en guerre contre Créon et la ville de Thèbes. Sorj Chalandon avait fait des massacres de Sabra et Chatila la scène primitive de son roman ; Julien Bouffier en fait un récit qui fait écho à celui de la mort d’Antigone, la mort de l’innocence sacrifiée. Peu à peu, la musique se transforme en un lamento vocal comme surgi des décombres, les images disparaissent. Le tulle qui séparait la scène et la salle s’est abattu. Dans un silence total, sur une scène quasi nue, la narratrice nous fait le récit de la découverte des massacres dans les camps. Nous revenons à un théâtre de l’ici et maintenant, traversé par des fantômes qui continuent de hanter ceux que nous sommes devenus aujourd’hui. Plus de quatrième mur si ce n’est les lignes de démarcation invisibles à l’intérieur de chacun et cette question lancinante : à quoi sert encore le théâtre et l’art en général au milieu de la réalité de la guerre et de l’effondrement du monde ?

Le Quatrième mur
D’après le roman de Sorj Chaladon
Goncourt des lycéens 2013
Mise en scène & Adaptation : Julien Bouffier
Interprètes : Diamand Abou Abboud, Nina Bouffier, Alex Jacob, Vanessa Liautey
À l’image : Raymond Hosni, Yara Bou Nassar, Joyce Abou Jaoude, Mhamad Hjeij, Elie Youssef, Joseph Zeitouny – Voix : Stéphane Schoukroun
Scénographie : Emmanuelle Debeusscher et Julien Bouffier
Création vidéo : Laurent Rojol
Création musicale : Alex Jacob
Ingénieur son : Eric Guennou
Création lumière et Régie générale : Christophe Mazet
Crédit photo : Marc Ginot

Durée : 1h30 – Tout public à partir de 14 ans

Vu au Tarmac Dans le cadre des « Traversées du monde arabe » qui se dérouleront jusqu’au 31 Mars 2017.

Les 29 & 30 mars à la scène nationale de Saint-Quentin-en-Yvelines

 

Vous pourriez aimer çà

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *



Théâtrorama

Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir plus d'actualités et profitez de nos invitations

Votre abonnement est enregistré avec succès !

Pin It on Pinterest