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Le Poisson belge

Le Poisson belge de Léonore Confino à la PépinièreComme un poisson belge en apnée… Assis sur le coin d’un banc près d’un lac gelé, un homme peut-être déjà vieux, Marc Lavoine, avec des boucles d’oreille de femme. On l’appellera « Grande monsieur ». Assise à ses côtés, une jeune fille sans âge déterminé, Géraldine Martineau, recroquevillée dans ses bretelles de salopette et ratatinée par un bonnet et un cartable trop grands pour elle. On l’appellera « Petit fille ». Le Poisson belge pourrait être une rencontre entre l’un et l’autre, mais sur la scène de Léonore Confino, toutes les équations se résolvent dans l’unité. Lui + elle = 1.

Le choc annoncé est délicat, faussement anodin. La scène de la pièce Le Poisson belge  se déroule près des étangs d’Ixelles en Belgique – elle n’a donc ni tout à fait un sol, ni tout à fait une réalité. Ce qui s’entend alentour – murmures de l’eau, vent dans quelques branches – imite un sifflement intérieur – respiration profonde, toux, gargouillis. Ce sont d’ailleurs les premiers mots de Petit fille à Grande monsieur, légers puis appuyés : « J’ai faim. J’AI FAIM. J’AI FAIM. » Et la réplique qui tombe direct à côté, comme un impact à plat, un ricochet qui ne prend pas : « Tes parents sont morts ? »

Dans ce défaut de communication initial, pourtant, « quelque chose se passe, là maintenant ». C’est une question de taille : lui semble géant(e), et elle tout(e) petit(e). Mais à eux deux, à la fois ensemble et séparés de tous les autres, nulle échelle ni mesure ne compte vraiment. Tout reste béant, c’est-à-dire à la fois échancré et clôturé. L’un existe pour l’autre ou il lui est invisible ; l’un remplit l’espace de l’autre ou il le vide. Elle n’habite nulle part, lui vit dans le désert d’un appartement uniquement relié au monde par un téléphone, qui ne sonne quasiment jamais. Autour d’elle, de l’eau ; autour de lui, de la poussière. Et entre eux, un souffle comme un miroir, souvent réduit à quelques tics et onomatopées.

Et les deux ne se comparent pas, mais ils se combinent et se complètent, portant le même prénom mixte, Claude. Ils sont pile et face, peau et corps à entaille et à branchies, l’un portant les vêtements de l’autre, rêve et réalité ; ils sont « l’un au bout de l’autre » dit Catherine Schaub qui met en scène Le Poisson belge, ou encore « résultats d’une seule et unique équation » dit Léonore Confino à l’écriture de leur histoire. Finalement peut-être : ils sont « petite fille » qui sommeille en « grand monsieur », ou bien « petite fille » demandant à sortir de « grand monsieur ».

Poisson belge: du courant et des accords

Admettons qu’un poisson frétille entre eux. Il serait belge et aurait « la légèreté apparente d’une histoire drôle », puis filerait dans d’autres eaux, profiterait du courant et de la marée et pour pénétrer dans des espaces reculés, infiniment intimes. Non apprivoisable, le trop gros poisson, toujours libre et fuyant, il est aussi toujours prisonnier et enfermé dans son bocal à revenir sans cesse sur lui-même. Lorsque Petit fille toque à la porte de Grande monsieur, elle vient avec le hoquet de son nom se heurtant au hoquet de son prénom, qu’elle partage avec lui : Claude Cloquet, comme un couac dans la chronologie et dans l’équivalence, Claude Cloquet qui cherche l’air et qui se déjoue de l’asphyxie comme Claude « Grande monsieur » et Claude « Petit fille » se chercheraient une identité, et une unité.

Le retour sur soi du poisson implique donc un retour dans le passé. Le duo est en réalité un entre-deux fouillant dans l’entre-soi. Plus que de rencontre, l’onde qui se déploie entre Marc Lavoine et Géraldine Martineau, tour à tour brassant l’air, reprenant souffle, esquissant des pas de danse, est une « réparation ». Il faut que l’un et l’autre se réconcilient pour que cesse enfin l’écho sans fond et se referme la cicatrice. L’écorchure, présente sur la peau de Petit fille, reflète le drame de Grande monsieur, et Petit fille n’est que le symbole gesticulant de cette déchirure : c’est uniquement à travers elle qui se remplit (d’eau, de Youpichocs, de mots qu’elle dit avoir « trop avalés ») que lui pourra s’évider (de larmes, de blessures) et ainsi retrouver son propre accord.

Le Poisson belge
De Léonore Confino (texte publié aux éditions Actes-Sud Papiers)
Mise en scène de Catherine Schaub
Avec Marc Lavoine et Géraldine Martineau
Scénographie : Marius Strasser
Costumes : Julia Allègre et Rachel Quarmby
Lumière : Jean-Marie Prouvèze
Vidéo : Mathias Delfau
Chorégraphie : Magali B.
Musique : Aldo Gilbert et R. Jericho
Collaboratrice artistique à la mise en scène : Agnès Harel
Crédit Photo D.R.
Actuellement à La Pépinière, du mardi au samedi à 21h et en matinée le samedi à 16h

 

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