Théâtrorama

Le Personnage désincarné d’Arnaud Denis

Le Personnage désincarné d’Arnaud DenisLe Personnage désincarné – « Les gens préfèrent ne pas voir ce pour quoi ils sont venus ; ils préfèrent les accidents ! » Ce genre d’accident dont le théâtre ne peut se passer, comme un clin d’œil à Louis Jouvet et à son « comédien désincarné » : cette idée d’une scène qui doit rester une énigme, et d’un comédien devenant personnage, devant en permanence sortir de lui-même pour entrer dans la métamorphose. Cet accident – qui est en réalité un jeu de retournements – bâtit la pièce d’Arnaud Denis. Son « personnage désincarné », dans le dialogue échappé du texte qu’il revêt, se sculpte une matière inédite et se lance dans une inversion de rôles, d’un personnage soudain personnifié à un auteur soudain interprète.

Il ne s’agit pas d’un main à main traditionnel ; les figures et les hommes en présence ne seraient que des ébauches, en pleine recherche d’équilibre. Ils se tiennent d’emblée trop éloignés les uns des autres, donnant au vide entre eux une éloquence inédite. Par défaut, en creux, l’illusion théâtrale déjouée fournit déjà des indices. Dos au public sur la scène, deux mannequins (ce sont les « illuminés », ces « inconscients » dont parle Jouvet), un homme et une femme, incarnent les parents de la pièce. Face au public sur la scène, un jeune homme, un « gamin », semble sortir d’un tombeau placé à la verticale – à moins qu’il ne sorte de son propre texte. Il a la tête et le corps pris dans un halo cauchemardesque, les pieds et les poings frappant la désillusion dont il commence à prendre conscience. Il incarne le fils au moment même où il s’apprête à le désincarner.

Face aux personnages hors de la scène se tient celui qui est à l’origine de tout ce mystère, celui qui « veut, rêve et décide » : l’auteur qui prévoit tout, sauf l’accident en train de se produire, faisant dévier « le cours des choses ». Sa pièce n’aura pas lieu, ou en tous les cas pas exactement celle qu’il a écrite. Son personnage a décidé de se rebeller contre sa propre mort, de sortir de son enveloppe, de faire réapparaître des tirades retirées, et de faire émerger les mots de sa chair désincarnée. L’auteur, ce père en passe de devenir lui-même orphelin, devra alors faire avec les arrêts et les bifurcations, avec les inflexions et les changements de ponctuation. La virgule, cette autre aile de papillon qui modifierait en un seul battement le fil des événements, s’arque désormais autrement, fournissant des digressions et des parenthèses, obligeant à une série « d’instants volés ».

Le Personnage désincarné – La pièce sous la pièce

Le Personnage désincarné d’Arnaud DenisLa scène est donc tout d’abord celle d’un double pour lequel chacun a besoin de l’autre pour créer – et pour prendre – souffle. Dans sa rébellion, le personnage se détourne du texte pour emprunter à l’omniscience et à la toute-puissance supposée de l’auteur. Dans sa chute, l’auteur se confronte à sa propre muse et se soustrait peu à peu à elle. « Nous sommes tous le personnage d’un autre », Arnaud Denis finira-t-il par admettre, et il importe que ce personnage, qui prend ici un visage de révolté, d’insubordonné, tienne une ligne opposée, car c’est précisément cette lutte qui permettra de glisser dans le ressort théâtral. Et dans une certaine forme de dérision, aussi, dès lors qu’un troisième personnage entre en scène : un régisseur plateau sans lequel aucune représentation n’est possible, et sans lequel auteur et personnage à la fois seraient également réduits à néant, tenus au mutisme et à l’ombre.

Le personnage créé, déclarant n’être rien de plus que « le talent qui reste à l’auteur », passe sous sa ligne (comme s’il s’agissait de la personnification d’une licence poétique) et cherche à se recréer lui-même dans le seul but de contraindre sa mort promise par l’auteur quelques répliques plus loin. Interrogeant la fonction dramatique en s’infiltrant en elle et en la dédoublant, il passe de créature à créateur, se voulant l’égal de celui qui se place désormais sur la scène. L’on pourrait alors croire que les rôles s’inversent comme les rapports de force – ou la portée littéraire –, tandis que le personnage sort de scène au moment où l’auteur y entre, mais le personnage tend en réalité à son auteur son propre miroir.

La pièce qui n’aura pas lieu aurait eu pour personnage principal un jeune homme se suicidant devant une fenêtre lumineuse – prétexte à la mise en abyme – rappelant cet ailleurs impossible beckettien. La pièce de substitution sera autant un échange qu’un renouvellement : l’auteur ayant construit son personnage pourrait s’adresser à son propre fils auquel il ne parle plus depuis plus de dix ans, ou bien finalement ne s’adresser qu’à lui-même, questionnant ses propres doutes et tourmentant ses propres convictions. Marcel Philippot, Audran Cattin et Grégoire Bourbier se fondent ainsi tous à l’énigme théâtrale en œuvre. Ils se tiennent toujours à la lisière de la scène, entre illusion et désillusion, à frapper les trois coups en hommage à leur art, tout en explorant ses possibilités et en lui donnant de nouvelles, et riches, lettres.

Le Personnage désincarné
Texte et mise en scène : Arnaud Denis
Avec : Marcel Philippot, Audran Cattin, Grégoire Bourbier
Assistant à la mise en scène : Hédi Tarkani
Décor : Erwan Creff
Lumières : Laurent Béal
Régie : Ider Amekhchoun
Crédit Photo : LOT

À La Huchette à partir du 27 septembre 2016, du mardi au vendredi à 21h, le samedi à 16h

Vous pourriez aimer çà

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *



Théâtrorama

Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir plus d'actualités et profitez de nos invitations

Votre abonnement est enregistré avec succès !

Pin It on Pinterest