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Le Moche mis en scène par Annika Weber

Le Moche mis en scène par Annika WeberDepuis sa première traduction en français en 2008, Le Moche de l’auteur allemand Marius Von Mayenburg a donné lieu à de nombreuses mises en scène. Maïa Sandoz en avait donné sa vision en tirant la pièce vers le burlesque et le déjanté. La jeune metteure en scène allemande Annika Weber prend le parti opposé, dans une version scénique crépusculaire et minimaliste.

Dirigeant les acteurs au plus proche du sens des mots, elle les oblige à un jeu tendu et organique qui refuse les effets et met l’émotion à distance, gommant les aspects superficiels de la fable, pour laisser apparaître les sens cachés du texte. Un spectacle porté par un groupe de jeunes acteurs de talent, mené de bout en bout avec beaucoup de finesse et d’intelligence.

Le Moche, réflexion esthétique

L’ingénieur Lette apprend presque par hasard une vérité qui ne l’a jamais effleurée avant le congrès international où il doit présenter sa dernière invention innovante : il a un visage trop moche et il ne peut pas présenter lui-même son travail car cela risquerait de nuire à l’image commerciale de l’entreprise. De son collègue à son patron, en passant par sa femme, tous ses proches l’affirment. Qu’à cela ne tienne, Lette confronté à cette « évidence », prend alors une décision radicale : recourir à la chirurgie esthétique pour une recompostion intégrale de son visage. Le résultat est éblouissant. Lette est enfin beau, mais quand le chirurgien se lance dans la production en masse de cette « formule visage », c’est là que les ennuis commencent…

La chair des mots

Partant de ce jugement révélé à l’intéressé et apparemment objectif puisqu’il semble reconnu par tous, Mayenburg met en marche dans « Le Moche » une mécanique et la pousse à son paroxysme, tout en interrogeant notre rapport à l’image. Beau ou moche, que raconte un visage ? Quel est le rapport que nous entretenons avec notre propre image ? La beauté est-elle objective ou n’existe-t-elle que dans le regard que nous portons sur nous et sur les autres ?

Le Moche mis en scène par Annika WeberÀ la façon des chirurgiens qui vont travailler la chair du visage de Lette pour en transformer l’apparence, la mise en scène d’Annika Weber creuse dans la chair des mots pour aller au-delà de leur signification. Le Moche commence dans le noir total puis le visage des comédiens surgit à peine éclairé par la flamme d’une bougie, puis d’une lampe frontale. Au fur et à mesure de la transformation de Lette, le jeu entre l’ombre et la lumière se précise et découpe au scalpel les visages et les corps. Tout se joue entre ce que l’on voit et ce que l’on cache, ce que l’on dit et ce que l’on sous-entend, entre les masques sociaux et le masque des visages que l’on transforme…La beauté de son visage remodelé permet enfin à Lette de devenir le promoteur de la machine qu’il a inventée. Mais sa nouvelle apparence fait aussi de lui un objet publicitaire vantant la technologie de pointe qui a présidé à sa transformation. L’homme et la machine se retrouvent à égalité !

Le décor, limité à une sorte de boîte rectangulaire participe à ce jeu des apparences et du dévoilement. La boîte se transforme en table d’opération, en cloison sur laquelle se découpent des ombres. D’une voix qui pourrait sembler monocorde, les comédiens se contentent de pousser les mots et loin d’être ennuyeuse, cette façon de procéder met à jour le rythme intérieur du texte. Évitant le déroulement linéaire, gommant peu à peu les côtés évidents de la fable, par glissements, une perception sous-jacente du texte apparaît, révélant les intentions secrètes, les non-dits et le cynisme de chacun.

Alors que la lumière devient plus soutenue sur le plateau, les personnages perdent de leur consistance. Devenus interchangeables, leurs ombres s’agitent derrière un écran. Tel Narcisse perdu dans sa seule contemplation, ce monde habité de petits « moi » , prisonniers de leur propre image, se reflète à l’infini dans le miroir déformant d’un vide absolu.

Le Moche
de Marius Von Mayenburg
Traduction René Zahnd/Hélène Mauler (L’Arche Editeur)
Mise en scène : Annika Weber
Avec Frédéric Baron, Julien Crespin, Jean-Christophe Frèche, Leilani Lemmet
Scénographie Camille Allain Dulondel
Création lumière Marinette Buchy
Durée : 1h 20

2 lieux en région parisienne

13, 14 et 16 janvier 2017 à 20h au Lilas en scène

21 janvier à19h30 – 22 janvier à 15h30 au Plateau 31

Au Plateau 31, « Le Moche » formera un diptyque avec « Martyr », un autre pièce de Marius Von Mayenburg, mise en scène par Gatienne Engelibert

« Martyr » au Plateau 31 à Gentilly :
Jeudi 19 janvier à 14h30
Vendredi 20 janvier à 14h30 et 18h
Samedi 21 janvier à 14h30
Dimanche 22 janvier à 18h

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