Théâtrorama

La scène d’Éric Didry et de Nicolas Bouchaud est une estrade historique. Elle s’apprête à faire entendre à nouveau un discours, l’un de ceux ayant fait date et ayant fait lieu. L’un de ceux « ayant fait face ». Leur scène est aussi une page de l’art « qui se tourne éternellement ». Elle accueille l’une des paroles les plus essentielles de la poésie contemporaine, celle, lente et appuyée, récitative comme musicale, de Paul Celan.

Il y a une longue et imposante chaîne de montagnes en fond de scène. On n’en distinguerait presque aucune cime ni aucune silhouette d’homme prêt à la gravir. Le décor est bleu, il tend déjà à la pâleur et à l’effacement de toute lisière – ni le ciel au-dessus, ni la terre en-dessous. C’est l’endroit d’un « ciel en abîme » traversé par un « marcheur sur la tête ». L’endroit d’une rencontre entre Georg Büchner et Paul Celan, puis entre Paul Celan et Nicolas Bouchaud. 22 octobre 1960 : le poète de langue allemande reçoit le prix Büchner et prononce « Le Méridien ». Le discours, cette ligne circulaire, est un arc reliant la mythologie, la littérature, l’art et la mémoire. Sous sa voûte, à la fois protégés et « exposés » : le souffle de la poésie et le corps du poème – elle qui est « poumon » et « langue », lui qui est « poignée de mains ».

Éric Didry ouvre une scène en forme de pierre d’achoppement, demandant à suivre Paul Celan dans toute l’obscurité qui sous-tend son œuvre et dans toute sa densité – cette œuvre tout entière faite poème (« Gedicht », poème / « Dichte », densité). Demandant également à buter sur cette scène, reconstruite de telle sorte qu’elle est à la fois le domaine « où l’on aperçoit » la parole poétique, et le domaine « où on s’aperçoit de » la parole poétique. Le chemin sur lequel Celan croise Lenz, Woyzeck, Danton, Lucile et Camille, où il rencontre Büchner et son théâtre, est une traversée profonde : il « ouvre une brèche dans la réalité » et fait pénétrer dans le « grand cristal du monde intérieur », dira Celan dans une autre prose. C’est exactement ici que se tient Nicolas Bouchaud, son pied de marcheur appelant l’iambe du poète, l’amenant vers ce point de retour, là où se trouve l’« accent aigu » de l’art.

L’aller-retour du poème
Il faut donc partir de lieux ayant fait date pour retrouver les dates ayant fait lieu : la scène d’Éric Didry, le ciel du poète, est un terrain vierge à peine nettoyé, un tableau d’écolier posé à l’horizontal où chaque pas, giratoire, arqué comme un méridien, devient une écriture qui se trace à la craie. Nicolas Bouchaud y grave une frise et une mémoire, puis il étire les lignes et le discours, s’en tient au seul « Méridien », puis il déborde du cadre comme il outrepasse la ligne célanienne. Il approche d’autres discours, rejoint des poèmes qu’il récite alors – « Todesfüge », « Strette » – fait connaissance et se heurte à la phrase de Celan. Il répète, part du texte pour revenir au texte, et il se met ainsi, comme Celan pour Büchner, à fréquenter et à être hanté par la phrase poétique : il se met nécessairement lui aussi à distance de son propre « je », faisant ce « pas de côté » du poète.

La traversée est ainsi une recherche de direction, que Celan ne sépare jamais de la figure et du souffle. Elle implique une distance et un retour, le regard de Méduse et une pétrification, une parole et une contre-parole, un temps d’arrêt. Car c’est dans cette renverse que se situe précisément le cap de la parole ; Paul Celan le répète : il est « en quête du lieu de la poésie, du dégagement, du pas ». Ce lieu de l’étrange et de l’étranger qui est déjà un dialogue. Il s’agit de revenir sur la parole comme de rencontrer l’autre.

La scène d’Éric Didry, le mot de Nicolas Bouchaud qu’il emprunte à Paul Celan, peuvent dès lors eux aussi se fracturer, s’évaser, d’un sol horizontal jonché de dates à une carte verticale traversée par un méridien : c’est à chaque fois le tracé d’une mémoire logée entre deux pôles. Le comédien effectue en fait la même percée que celle dont il est question dans le « Méridien », s’oubliant, renversant son propre souffle pour dire et puiser dans celui de Celan, retournant à cette « racine » secrète et salvatrice qui met l’art en question, « radicalement ». Quand il parle du poète, il évoque « l’acteur-Celan » – c’est-à-dire celui qui « agit » – et se ressaisit de cette adresse pour la porter à nouveau.

Le Méridien
Un projet de et avec Nicolas Bouchaud
D’après « Le Méridien de Paul Celan » (éd. du Seuil)
Mise en scène d’Éric Didry
Adaptation : Nicolas Bouchaud, Éric Didry et Véronique Timsit
Lumière : Philippe Berthomé
Scénographie : Élise Capdenat
Son : Manuel Coursin
Régie générale : Ronan Cahoreau-Gallier
Crédit Photo : Jean-Louis Fernandez

Au théâtre du Rond-Point du 25 au 27 décembre 2015 à 20h30 (dates supplémentaires les 12, 19 et 26 décembre à 17) dans le cadre du festival d’Automne à Paris

 

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