Théâtrorama

On dit en Suède qu’il est le jeune auteur à suivre actuellement. Effectivement, à peine âgé d’une trentaine d’années, Rasmus Lindbergh fait déjà preuve d’un grand sens de la dramaturgie et du dialogue.

Faisant écho au délire de l’écriture, François Rancillac fait une mise en scène tout aussi déjantée de « Le mardi où Morty est mort », première pièce de Rasmus Lindberg magistralement traduite en français par Marianne Segol-Samoy et Karin Serres.

Soit une petite ville de province, où les jours succèdent aux jours et où l’on ne peut que croupir ou rêver de s’enfuir à la première occasion…Encore faut-il avoir le courage de partir… Ce mardi-là (puisque tout se cristallise sur une seule journée) un chien fugueur (Morty) va mettre en branle Édith, Amanda, Herbert, Sonny et le Pasteur, tous englués jusqu’à la gorge dans leur médiocrité, leurs renoncements ou leur découragement. Alors le temps perd les pédales et l’espace sort de ses gonds… Toute l’histoire se passe au fin fond de la Suède, mais bon, des fins fonds, y en a partout, n’est-ce pas ? Bref, toute cette pagaille, c’est de la faute à Morty !

Une vie de castelet…
Les situations s’emboîtent comme des poupées gigognes, et les personnages s’entrechoquent comme les marionnettes d’un Guignol affolé… Réduits à des mécaniques bien huilées, de petits gestes en décisions ajournées, ils regardent passer les heures et leur vie. Il y a « M. Si seulement » qui recule le moment de prendre des décisions, « Mme je veux un truc » qui rêve de grands espaces, une grand-mère et un papy qui regardent passer les matins et les soirs, un pasteur qui finit par se défroquer, son fils qui veut dézinguer son rival et Herbert, heureux propriétaire du chien Morty par qui le scandale va arriver.

Les mots butent les uns contre les autres à toute vitesse, parfois réduits à une seule onomatopée. La vraie intelligence de la mise en scène de François Rancillac et de la scénographie de Steen Halbot a été de faire jouer les comédiens – tous inventifs et drôles pendant la première moitié de la pièce, dans un espace minimal, limité à une sorte de castelet coloré comme les maisons scandinaves et perdu dans l’immensité d’un plateau sombre aux contours imprécis.

Comment s’imaginait-on vieux, quand nous étions petits ? Comment s’imaginera-t-on jeune, quand on sera vieux ? Quelle quantité d’informations peut-on mettre dans une seule réplique ? L’univers de Rasmus Lindberg déborde de ces pseudo questions simples. Ses dialogues incisifs et percutants décrivent avec un minimum de mots une situation, comme le fait en quelques traits une vignette de bande dessinée. Avec peu de mots et un minimum d’accessoires, nous passons d’une journée à une ou plusieurs années, de la maison à la rue, de l’église au cimetière, du pont sous lequel coule une rivière et en toute fin, nous parvenons à un paradis auquel tout le monde rêve sans jamais l’atteindre.

Le propos est drôle, l’humour corrosif, mais le théâtre de Rasmus Linberg, aussi excitant soit-il est un théâtre insolent qui raconte nos tentatives désespérées pour dépasser nos peurs et nos limites. Il y faut la folie d’un chien fugueur pour apporter enfin à ce monde sans relief et inexorablement rangé, le courage à vivre et de créer.

Dans une écriture qui rend compte des moindres détails, Lindberg porte un regard plein de maturité et bien singulier sur ses frères humains…Durant une heure, nous regardons les personnages essayer de s’extraire de leur réalité engoncée et finir par s’enfoncer « dans un maelström de folie pas douce et d’humour fort noir ». L’espace/temps qui déraille enfin semble nous catapulter vers l’extérieur. C’est ce que l’on aimerait croire mais, nous dit Lindberg, du berceau au cimetière, le chemin est on ne peut plus court. Un petit bijou de finesse et d’humour à ne pas manquer et à découvrir toute affaire cessante !

[note_box]Le mardi où Morty est mort
De Rasmus Lindbergh
Traduit du suédois par Marianne Ségol- Samoy et Karin Serres
Mise en scène : François Rancillac
Scénographie et costumes : Steen Halbro
Lumière : Rosemonde Arrambourg
Avec Julien Bonnet, Maxime Dubreuil, Thomas Gornet, Laëtitia Le Mesle et Valérie Vivier.
Crédit photo : Jean-Louis Fernandez
Durée : 1 h[/note_box]

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