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Le Maniement des larmes – Rouge, troisième volet de la trilogie

Le Maniement des larmesLe Maniement des larmes est le troisième volet d’une trilogie consacrée au fonctionnement des domaines régaliens de l’Etat que sont le pétrole, le nucléaire et l’armement. Avec ce spectacle, le metteur en scène et comédien Nicolas Lambert poursuit l’ambition de faire parvenir dans l’espace du théâtre des paroles politiques noyées dans le bruit et la fureur des médias contemporains.

Et ça frappe juste et fort. Car de quelles paroles s’agit-il ? De celles qui parsèment, tels les cailloux du petit poucet, le chemin de l’un des plus grands scandales politico-financiers que nous ayons connus en France. Celui qui étend ses tentacules depuis l’attentat de Karachi jusqu’à l’élection présidentielle de 2007 et qui se termine – pour le moment – avec l’assassinat de Mouammar Khadafi, puis la disparition suspecte de l’ancien ministre du pétrole libyen, Choukri Ghanem.

Le Maniement des larmes – La scène politique

Nicolas Lambert, accompagné sur scène du régisseur Erwan Temple et de la musicienne Hélène Biard se livre à un exercice de collecte et de retranscription des éléments dont dispose désormais le domaine public depuis les enquêtes de Mediapart sur le sujet. Au centre de la scène, une table de travail sur laquelle s’affairent trois policiers, occupés à classer et noter les écoutes téléphoniques entre les membres de la famille Gaubert, le marchand d’armes Ziad Takieddine, Brice Hortefeux, tous reliés de près ou de loin à l’affaire Karachi et au clan Sarkozy. Nicolas Lambert ne se contente pas de nous donner à entendre : il nous laisse entrevoir l’ampleur de la tâche menée par les policiers et les journalistes d’investigation. Certaines conversations sont en effet dénuées d’intérêt et il faut patienter longtemps avant d’en extraire la pépite et de la ramener à la lumière. En mettant ainsi en perspective son propre travail et celui des journalistes d’investigation, le metteur en scène nous éloigne du prêt-à-consommer médiatique et des enquêtes offertes comme des vérités magiques. Ici, la « vérité » se mérite, mais elle vaut le déplacement.

En effet, de ce scandale et de ses ramifications qui s’étendent sur plus de vingt ans, le metteur en scène va tirer des enseignements qui dépassent la simple cabale politique. En effet, au delà des protagonistes des ces affaires – qui concernent toutes des financements illégaux de campagnes via des rétro-commissions de marchand d’armes ou de centrales nucléaires – se dessine un système plus vaste, et une histoire plus profonde : celle du rapport de la France avec un complexe militaro-industriel devenu une force autonome qui échappe à tout contrôle parlementaire.

Le policier incarné par Nicolas Lambert est comme possédé par ce qu’il écoute et ce qu’il lit. Et il devient tour à tour Ziiad Takieddine, Nicolas Sarkozy, Brice Hortefeux, Thierry Gaubert, la deuxième fille de Thierry Gaubert, Edouard Balladur, un député de l’Assemblée nationale…

Ça peut faire penser dans l’interprétation et dans l’ambition au petit théâtre de marionnettes qu’avait été le film « La conquête » de Xavier Durringer sur l’ascension de l’ex-Président. On y voyait là aussi mis bout à bout des bribes oubliées, des mensonges, des ruses et des faux semblants que l’on avait entendus mais qui avait fini par se dissoudre dans le bruit contemporain. On y voyait des imitations bouffonnes d’hommes politiques, on était surpris de voir que la bouffonnerie y devenait un effet de réel. Certains accents plus inquiétants – l’imitation d’Edouard Balladur est glaçante – font s’entremêler les ambitions troubles, les soubresauts de l’inconscient et parfois même les convictions sincères.

Nicolas Lambert fait donc se succéder sur scène les visions bouffonnes et dramatiques : on passe d’un Bourdin hilarant à des mimiques d’ados ; on voit des moments de crise tragiques et des drames bourgeois. Et tout cela se mêle à la grande Histoire.

Mais la véritable force de ce spectacle réside dans l’amplitude du regard qu’il nous propose. Car derrière le scandale politique se cachent d’autres enjeux, gravissimes ceux-là. Et l’on voit alors apparaître les spectres du terrorisme, du banditisme international et de la prolifération nucléaire. Fini de rire, car ce système militaro-industriel pourrait – par inertie – nous amener au pire. Comme le dit Michel Rocard, cité à la fin du spectacle : « Si on laisse faire n’importe quoi, n’importe quoi peut arriver ».

Le Maniement des larmes
Rouge, troisième volet de la trilogie « Bleu-Blanc-Rouge : l’a-démocratie »
Documentation, reportages, écriture, scénographie et mise en scène : Nicolas Lambert
Avec Nicolas Lambert (interprétation), Hélène Billard (violoncelle), Éric Chalan (contrebasse) et Jean-Yves Lacombe (violoncelle) en alternance Frédéric Evrard (lumière, son, vidéo) et Erwan Temple (lumière, son, vidéo) en alternance
Création musicale :Éric Chalan
Instruments de musique : Yves Descloux
Voix additionnelles : Nir Alazabi, Giv Anquetil, Antoine Chao et Patrick Haimzadeh
Direction d’acteur: Nathalie Brücher
Dessins :Otto T.
Crédit photos: Erwan Temple
Du mercredi au samedi à 21h15, le dimanche à 17h

Jusqu’au 4 décembre au Théâtre de Belleville

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