Théâtrorama

Ces deux dernières années , les pièces de Jon Fosse connaissent un certain succès. L’auteur est né en 1959, dans le sud-ouest de la Norvège. Traduites en une quarantaine de langues, ses pièces ont été montées en France par des metteurs en scène aussi différents que Claude Régy, Patrice Chéreau ou Jacques Lassalle.

Ce dernier met en scène « Le fils », une pièce écrite en 1997. Cette pièce appartient à la première période du théâtre de Jon Fosse dans lequel on peut repérer une dramaturgie relativement classique et la référence à un contexte social et politique .
Au-delà du texte lui-même tout en subtilités, il y a aussi les retrouvailles de Jacques Lassalle avec Michel Aumont et Catherine Hiégel, ses deux anciens complices de la Comédie Française auxquels viennent se joindre Jean-Marc Sthélé et le jeune Stanislas Roquette. Magnifique quatuor d’acteurs où chacun se met à l’affût des propos de l’autre… La mise en scène de Lassalle d’une sobriété totale, réduit au minimum les déplacements sur le plateau et s’appuie sur les mouvements ténus de personnages qui vivent pratiquement en apnée, dans un espace qui s’est réduit au fil du temps, au seul salon chichement éclairé par un lampadaire.

Une attente sans fin…
Assis sur les bords d’un canapé usé et vieillot, Elle coud et lui, tente de lire son journal. Il se lève et interroge la nuit qui envahit peu à peu le village niché au fond du fjord où ils vivent. « Il fait sombre et noir » dit-il à tout instant. Obscurité des nuits interminables des pays scandinaves, obscurité des fenêtres des maisons avoisinantes qui restent sombres faute d’occupants, obscurité enfin de leur propre vie rongée par une attente sans fin.

Elle tente de s’occuper, lui se contente de regarder le temps qui passe. Ce que fut leur vie a pris la forme du brouillard qui les entoure. Ils sont là comme une évidence car ils ont toujours vécu à cet endroit. Ils attendent, sans vouloir l’admettre à haute voix, le retour de leur fils unique dont ils sont sans nouvelles depuis six mois. Le seul voisin qu’il leur reste les a assurés qu’il est en prison. Dit – il la vérité ? S’amuse-t-il à leurs dépens ? Un soir, par l’autobus, le fils revient…

Magnifiques de sobriété, de distance et de retenue dans l’émotion, Michel Aumont et Catherine Hiégel osent affronter les silences du texte. Ils les laissent s’étirer jusqu’à la rupture avant de dire le mot suivant. Cette lenteur renforce la banalité du propos et permet de repérer en creux les autres thèmes de la pièce: la désertion des campagnes, la précarité économique, la quête de l’ailleurs… L’œuvre écrite dans les années 90, s’inscrit aussi dans une époque où la Norvège, le pétrole aidant, passe d’une économie rurale et maritime à une des croissances économiques les plus élevées d’Europe.

Ignorant délibérément le fait, Jacques Lassalle, dans sa mise en scène, choisit la matérialité du texte, une progression lente et circulaire où chaque hésitation, chaque rupture, chaque interruption participe d’une forme de musicalité qui « suggère avant de signifier, qui s’éprouve avant de s’analyser ». Les personnages sont réduits à leur seule fonction relationnelle (le père, la mère, le fils, le voisin)  » Fosse, analyse le metteur en scène, délègue à l’écriture le pouvoir d’affronter la vie et d’accepter la mort ».

On ressent une véritable délectation chez les acteurs à ce jeu subtil entre ce que l’on dévoile et ce que l’on tait, entre l’envie et la peur de l’extérieur, entre le mouvement et le geste retenu. Suspendus à chaque mot échangé, les spectateurs les accompagnent dans l’attente et cherchent à en percevoir les failles comme dans une enquête policière. Lorsque le fils revient, on se met à espérer que sa jeunesse permettra d’ouvrir à nouveau les portes de l’avenir. Mais le fils tant attendu a-t-il réellement ce pouvoir ou cette opportunité ? A-t-il seulement une place entre ses deux parents ? L’attente a figé l’espoir et la vie. Elle a fini par sculpter les non-dits dans la chair et l’esprit, par boucher chaque interstice. L’obscur a eu raison de la lumière.

[note_box]Le fils
De Jon FOSSE
Mise en scène : Jacques LASSALLE
Avec Michel Aumont, Catherine Hiegel, Stanislas Roquette et Jean-Marc Sthélé
Crédit photo: Dunnara Meas[/note_box]

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