Théâtrorama

Le Dindon

Feydeau c’est un rythme, une langue, comme un train lancé à pleine vitesse dont on ne sait ni quand, ni comment il s’arrêtera. De nombreuses mises en scène ne retiennent de ces pièces que le jeu entre la femme, le mari, l’amant, des portes qui claquent et un décor petit bourgeois des débuts du XX° siècle.

Loin de ces clichés poussiéreux, une bande de joyeux trentenaires farfelus s’empare du Dindon – écrit en 1896- et organise autour de ce classique du théâtre, une cacophonie en pays tzigane qui nous conduit « dans l’absurde d’un Feydeau d’aujourd’hui ». Avant le spectacle un orchestre tzigane accueille le public qui s’installe. Les airs se succèdent et la première scène arrive sans transition. Pontagnac, coureur de jupons invétéré suit Lucienne jusque dans son salon et lui fait des avances. Celle-ci s’en offusque. Surgit alors Vatelin, le mari de Lucienne qui n’est autre qu’un des amis de Pontagnac. L’affaire s’arrangerait, mais surgit Maguy, une ancienne maîtresse de Vatelin, rencontrée pendant un séjour à Londres…Pontagnac espére faire céder la belle Lucienne en lui prouvant l’infidélité de son mari. Une fois l’infidélité prouvée, Lucienne choisira, pour se venger, un autre ami de son mari, Rédillon, qui vient de passer une folle nuit avec Armandine… Pontagnac se rend compte, mais un peu tard qu’il est le dindon de cette histoire…

Une mécanique du délire
La mécanique une fois lancée, transforme chaque situation banale en délire scénique. Il faut saluer ici le travail de la Compagnie Guépard Échappée qui, reprenant le principe de la troupe, fait de chaque acteur le maillon individuel, indispensable au service du collectif. La pièce a été rarement mise en scène par des femmes, et ici deux femmes, Hélène Lebarbier et Vica Zagreba, co-signent la mise en scène. Additionnant soixante ans à elles deux, elles font déjà preuve d’une grande maîtrise de la direction d’acteurs et d’une grande précision dans les choix dramaturgiques.

Rompant délibérément avec les conventions et l’individualisme bourgeois, la mise en scène s’organise autour d’un orchestre tzigane qui campe sur la scène et qui peut intervenir à tout moment. L’histoire s’inscrit tout à coup au sein d’une tribu, d’un groupe avec d’autres conventions, d’autres rituels, où l’on vit sans complexes sous le regard de ces autres qui commentent ou peuvent donner leur avis. Les murs ont disparu, comme les portes, ils sont réduits à un simple encadrement. La scénographie joue avec la taille réduite du plateau, obligeant les comédiens à des déplacements volontairement contraints qui ajoutent encore au comique de situation ou au quiproquo.

S’accordant à la liberté de mouvement de la pièce, chaque situation joue sur un paroxysme de la comédie. Le réalisme des situations finit par disparaître pour rendre compte d’une théâtralité des personnages, rarement rendue dans un vaudeville. Nous voilà transportés dans une basse-cour dont chacun essaie à tour de rôle de devenir le roi ou la reine. « Ils sont moqueurs, joueurs, lâches, mesquins, amoureux, fous, désespérés, fourbes, capricieux, mais tellement vivants ».

Violons, flûtes, guitares soutiennent une langue virevoltante. La présence des six musiciens dans leur campement en fond de scène n’a rien de factice. Ils font partie intégrante de cette famille loufoque et burlesque de neuf comédiens. Les corps dansent, les esprits s’échauffent, on boit beaucoup, on fait la fête dans un décor qui se construit ou se déconstruit au gré du déroulement de l’action.

Une énorme bobine de chantier roule sur un tapis persan, le décor se découpe, se divise et devient un accessoire de jeu. Les costumes évoquent une unité de classe sociale, mais transportent par leur chatoiement vers l’univers burlesque et loufoque des saltimbanques. Décor, accessoires, costumes, jeu des acteurs, musique tout contribue dans cette mise en scène à l’ouverture, à l’évocation d’un ailleurs.

Sébastien Rajon avec sa voix si particulière, son jeu précis et inventif est Le Dindon, mais il est injuste de ne citer que lui. Les 16 autres comédiens et musiciens magnifiques de drôlerie, d’imagination, de tendresse et de générosité, mériteraient tout autant de l’être. Vous voilà avec une résolution de plus pour cette nouvelle année : Courir voir « Le Dindon », au Théâtre 13-Jardin à Paris. La pièce se joue jusqu’au 17 Février 2013.

[note_box]Le Dindon
De Georges Feydeau
Mise en scène : Hélène LEBARBIER & Vica ZAGREBA
Scénographie : Alice Gervaise
Costumes : Laurence Barrès
Création lumière : Jérémy Riou
Avec Vahid Abay (en alternance avec Aurélien Osinski), Jean Barlerin, Léonard Cortana, Perrine Dauger, Aurélia Decker, Céline Hilbich, Laure Portier, Sébastien Rajon, Clément Vieu,
Musiciens : Steeve Barré, Fabien Bucher, Marine Goldwaser, Aline Haelberg, Stelios Lazarou, Élodie Messmer.
Crédit Photos : Boris Vernis[/note_box]

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