Théâtrorama

Théâtre de la Vieille Grille – Paris 5ème arrondissement, à deux pas de la Place Monge. Un lieu d’à peine une cinquantaine de places, dont les murs racontent de nombreuses années de programmation théâtrale ou musicale, engagée. C’est sur sa scène minuscule, à deux pas des spectateurs, que Mimi Barthélémy et Amos Coulanges nous racontent près de trois siècles d’histoire haïtienne, sous un angle assez inédit : celui du Code Noir, un ensemble de textes promulgués en 1685 par Louis XIV et rédigés par Colbert, qui régit la vie quotidienne des esclaves dans les îles colonisées et rattachées à la France.

Pas d’actualité directe, alors pourquoi parler d’Haïti ? Une petite île sans intérêt et pauvre de surcroît !…Et de plus avec une histoire qui ne fut pas toujours à la gloire de la France !… Choisir des articles juridiques pour composer la base d’un spectacle aurait pu être un exercice rébarbatif, mais Mimi Barthélémy, avec la complicité d’Amos Coulanges à la guitare, en fait un spectacle plein d’humour qui entrelace les articles du Code Noir, à des contes et des témoignages réels ou imaginaires.

Une histoire en commun…
En fond de scène, un panneau peint annonce une vente de meubles : buffets, lits et esclaves domestiques. Car l’article 44 du Code Noir spécifie que les esclaves sont « des biens meubles » au même titre que les animaux, le mobilier et les champs de canne à sucre. Il est resté dans la famille de Mimi Barthélémy – de son vrai nom Michèle Armand – une lettre datée du 17 janvier 1793 du colon bordelais Bérault qui exprime sa surprise devant la rébellion de son fidèle esclave Armand, fidèle commandeur de sa plantation à Saint Domingue – l’ancien nom d’Haïti – et ancêtre de la conteuse.

Partant de ce témoignage fragmentaire de l’histoire familiale, Mimi Barthélémy et Amos Coulanges imaginent un spectacle qui permet le télescopage musical entre musiques savantes et musiques populaires et abolit les distances. Prenant la vie et la rébellion d’Armand comme fil conducteur, les deux artistes nous retracent plus de trois siècles d’histoire. Du Code Noir rédigé par Colbert, à l’abolition de l’esclavage en passant par la vie dans la plantation, la révolte, d’une sarabande de Robert de Visée, à une chanson créole qui célèbre la révolte des « nègres marron », nous traversons les siècles.

Entre innocence et colère, avec beaucoup de grâce et de pédagogie, Mimi Barthélémy nous rend facile et vivante cette histoire qui appartient autant à la Caraïbe qu’à la France. Changeant de costume à vue, de la perruque de au bandeau de l’esclave en passant par le chapeau du colon, son sourire rayonnant et sa voix puissante restituent la cruauté et le ridicule de situations présentées en toute naïveté.

En choisissant pour scénographie, la déclinaison de « la peinture d’Histoire » chère au Grand Siècle, Élodie Barthélémy imagine les personnages comme échappés de l’atelier d’un peintre et descendant de leurs cadres pour s’incarner devant nous.

L’évocation de la figure de Toussaint Louverture nous rappelle que St Domingue fut en 1801 la première république noire, ouvrant la porte à des combats futurs pour l’abolition de la ségrégation. Toussaint Louverture nous conduit tout droit aux figures plus contemporaines de Martin Luther King et Nelson Mandela.

La création d’un mémorial à Nantes – et peut-être un jour à Bordeaux – pour fixer le souvenir de la traite des esclaves, la Loi Taubira qui a conduit à reconnaître la responsabilité de la France dans l’organisation de la traite négrière sont en train de faire bouger les lignes. Ce spectacle ajoute sa pierre à l’édifice. Il permet de prendre conscience que l’esclavage et le colonialisme ne furent pas seulement des histoires extérieures, périphériques, mais qu’ils font partie intrinsèquement de l’histoire de France.

[note_box]Le Code Noir et ses musiques
De Mimi BARTHÉLÉMY et Amos COULANGES
Mise en scène : Anne QUESEMAND
Avec Mimi Barthélémy, récit et chant et Amos Coulanges, Récit, chant, guitare classique.
© Photo Daniel Estrades[/note_box]

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  1. J’apprends à l’instant votre initiative .
    Auteur de « Le code noir ou le calvaire de Canaan », exhumation il y a vingt cinq ans du Code Noir ( PUF, 12ème édition janvier 2012)), je suis de très près les travaux de récupération de la mémoire et l’histoire de la traite et de l’esclavage des Noirs aussi bien aux plans historique et artistique qu’à celui de la militance. A ce titre, j’aimerais beaucoup pouvoir vous contacter, mais je ne trouve pas de lien à cet effet dans votre annonce. Puis-je espérer un signe de votre part? Merci.

    Sala-Molins Louis / Répondre

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