Théâtrorama

Le cerceau

Né à Moscou en 1935, Victor Slavkine commence à travailler comme ingénieur dans les transports ferroviaires. Ses premières pièces sont jouées dans les années 60 et à partir de 1963, il se consacre entièrement à l’écriture, travaillant à la fois pour le théâtre, la télévision et le cinéma.

Partant de l’image de la forme circulaire, il évoque dans Le cerceau, une pièce écrite au début des années 80, le point de jonction du temps où hier finit par rejoindre aujourd’hui. « J’ai compris une chose : il n’y a rien. Rien d’autre que ce qui existait avant » dit Pétouchok, le héros principal du Cerceau. Cette constatation personnelle, destinée à la femme autrefois aimée, pourrait être le fil souterrain et nostalgique de ce texte qui porte la trace des années 80, pendant la perestroïka, en Union Soviétique.

Crédit photo Pierre Grosbois

De grands coups de fracassent une porte au début de la pièce, abattant les panneaux qui occultent l’entrée de la datcha que Pétouchok a héritée de sa grand-mère. Six personnages font leur entrée et très vite on s’interroge sur ce groupe disparate, uni par des liens superficiels et qui ont décidé de vivre ensemble le temps d’un week-end. Collègues de travail, rencontres de hasard ou histoires d’amour terminées dans la nostalgie, ils ont accepté l’invitation de Pétouchok (Éric Petitjean), plus par désoeuvrement que par intérêt.

La cerisaie d’Anton Tchékov se terminait sur des coups de hache et c’est sur ces mêmes coups que débute la pièce de Slavkine. La boîte de Pandore est ouverte. Tous les thèmes tchékoviens en surgissent : la villégiature, l’oisiveté des uns, la vie monotone des autres, l’ironie et le goût doux – amer de la nostalgie du temps qui passe. Pourtant la pièce n’a rien du pastiche, la voix de Slavkine est d’une singularité totale et pose la nécessité de réinventer cet héritage social et théâtral. La mise en scène de Laurent Gutmann épouse les pleins et les déliés du texte et fait surgir tout un emboîtement d’histoires. Pétouchok espère insuffler l’envie de vivre ensemble à ses amis. Tentative de réponse sympathique et dérisoire au délitement de la société soviétique. Comme en écho à Tchékov, Slavkine se fait le narrateur d’un monde qui chancelle.

Le groupe est disparate. Il partage peu de valeurs communes et les conversations sont difficiles. Le seul moment d’harmonie surgit enfin au milieu de la pièce, à la nuit tombée et le temps d’un repas. Laurent Gutmann – qui a aussi assuré la scénographie de la pièce avec Mathieu Lorry-Dupuy – fait surgir du plateau nu, de cet espace délabré et poussiéreux, une parenthèse de douceur, magnifiquement rendue par une scénographie astucieuse et une lumière chaude. L’instant surgit du passé sous les traits du vieil amoureux ( François Raffenaud) de l’ancienne propriétaire de la maison. Le temps d’une soirée, les lettres échangées hier entre les deux amoureux et lues aujourd’hui par la plus jeune des convives, habillée d’une robe ayant appartenu à la défunte, créent l’illusion du rapprochement.

En une jolie image romantique de repas aux chandelles, où les ombres se font complices, hier fraye un chemin à aujourd’hui, créant le mirage d’un vivre ensemble possible. Court instant de poésie qui s’éteint avec l’aube naissante et laisse la place au brouillard, au côté miséreux d’un lieu à l’abandon et à la banalité d’un jour de grisaille.
Dans son théâtre, Tchékov donnait encore l’illusion d’un partage de valeurs communes. Dans l’Union Soviétique des années 80, les valeurs se sont atomisées et soulignent le délitement profond d’une société en perte de vitesse, qui a précédé l’éclatement du bloc communiste.

Malgré une apparente unité de lieu et de temps, la pièce de Slavkine est construite par une écriture tout en collages et ruptures de styles dont la mise en scène rend compte.
On passe du conte à un air d’opérette, d’un tour de magie raté à un récit de voyage sans queue ni tête, de l’intimité à une conversation mondaine, d’un dialogue décousu à un autre. Le passé, lui-même est reconstruit par le prisme de l’imagination de chaque protagoniste. Réinventé ou réinterprété au gré des jeux et des enjeux, il finit par brouiller à la fois la fable et les identités. Que devient « ce qui existait avant » lorsque seul ce qui est perdu est à partager ? Au fur et à mesure que se déroule le week-end, le groupe se soude autour de ces petites choses constituées de jeux, d’histoires à raconter, de souvenirs déconstruits, ouverts sur une béance du sens. Le jeu social rejoint le jeu théâtral comme si le théâtre devenait le seul espace communautaire possible.

«  J’ai eu l’impression…j’ai pensé que…Maintenant justement, nous pourrions vivre ensemble dans cette maison » est la dernière phrase de la pièce qui s’adresse à la fois au groupe sur la scène et au public. Le jeu des acteurs a englobé les spectateurs, créant plus de dynamisme et de cohésion au sein d’un groupe qui s’est élargi.
La durée de la représentation, loin des dangers de la nostalgie, semble avoir ouvert le temps, pour laisser la place – peut-être – aux conditions d’un temps partagé.

Le cerceau
De Victor SLAVKINE
Texte français de Simone SENTZ-MICHEL (Ed. Actes Sud-Papiers)
Mise en scène : Laurent GUTMANN
Avec Jade COLLINET, Bruno FORGET, Daniel LALOUX, Marie-Christine ORRY, Éric PETIJEAN, François RAFFENAUD, Richard SAMMUT
Scénographie : Mathieu LORRY-DUPUY et Laurent GUTMANN

Spectacle en tournée
12 Mars 2011 : Scène Watteau –Nogent sur Marne
16-17 Mars 2011 : Théâtre des 4 Saisons- Gradignan, en partenariat avec le TNBA de Bordeaux

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