Théâtrorama

Selon cette jolie expression d’André Malraux, nous devenons bien des frères du ciel étoilé au sortir du dernier spectacle conçu et mis en scène par Bartabas. Les mots des  Chants de Maldoror  de Lautréamont font jaillir des images qui nous rendent à notre animalité tout en soulignant à la fois la grandeur et la fragilité de notre humanité.

Par contraste avec l’envolée de ses spectacles tourbillonnants, baroques ou imaginaires qui font dialoguer les cultures, comme il l’avait fait avec Entr’aperçu ou Levers de soleil deux autres créations proposées au théâtre du Châtelet, Bartabas associé à Ko Mirobushi, artiste de butô, propose à nouveau une forme plus intime qui devient une méditation sur ce qui constitue la matière et la profondeur de l’être.

Crédit photo Nabil Boutros

Nuit d’encre traversée du souffle de nuées fantasmatiques. À l’avant-scène, une silhouette reflète la clarté argentée de la lune, entre animal et humain. La lenteur de son mouvement n’a d’égal que son intensité. Assis sur un meuble informe, je n’ai pas bougé mes membres depuis quatre siècles. Mes pieds ont pris racine dans le sol et composent, jusqu’à mon ventre, une sorte de végétation vivace, remplie d’ignobles parasites, qui ne dérive pas encore de la plante, et qui n’est plus de la chair.
Les mots de Lautréamont font bouger tout à coup cette chair putride qui semble naître de l’humus initial, alors que la scène s’anime et que de la lumière devenue crépusculaire surgit l’ombre d’un cheval et de son cavalier.
Un cheval et un ange qui forment un même corps, voilà ce que l’on ne voit pas souvent (…) Je bats l’air de mes bras nerveux et souhaiterais qu’il se transforme en homme ; je lui ferais passer un mauvais quart d’heure. Mais, le moyen qu’un cheval se change en homme ; ce n’est pas naturel.

Pourtant Bartabas semble dépasser la nature en se transformant lui-même en Centaure, à moins que le cheval ne se soit transformé en humain. À la fois contrepoint et dialogue, Ko Mirobushi, reconnu comme l’héritier direct de Tatsumi Hijikata qui fut à l’origine de l’expansion du butô en Occident, entre en résonance avec le cavalier et son cheval. Marchant l’amble à la même allure que le cheval, devenant un scarabée naissant sur le bord du chemin ou un félin en quête de sa nourriture, tombant et se relevant à chaque tentative pour se relever, Mirobushi traduit toutes les difficultés qui mènent à l’humaine condition. Sur son cheval, Bartabas lui répond à sa façon, faisant du Centaure, cheval à tête d’homme, le médiateur qui conduit à l’humanité. Chaque spectacle de Bartabas nourrit ce dialogue constant entre l’homme et le cheval. À l’intensité et à la profondeur du geste de la danse butô de Mirobushi, il répond par la force précise et poignante du geste équestre.
La dernière image traduit le courage et peut-être l’inutilité du geste de Sisyphe : dans un chemin de lumière, enfin dressé sur ses deux jambes, un homme nu et seul grimpe vers l’étape suprême qui le conduira à son humanité, un cavalier sur son cheval ou un cheval à tête d’homme l’attend. L’homme se dégageait du moule que son corps avait creusé dans le sable, exprimait l’eau de ses cheveux mouillés, et, reprenait, le front muet et penché, le chemin de la vie répond en écho Lautréamont.

Le Centaure et l’animal
Bartabas et Ko Murobushi

Conception et mise en scène: Bartabas
Chorégraphie: Ko Murobushi et Bartabas
Musique: Jean Schwarz
Lumière: Françoise Michel
Scénographie: Bartabas
Texte de Lautréamont extrait des Chants de Maldoror
Dits par Jean-Luc Debattisse
Avec Bartabas, Ko Murobushi
Et la participation de Raveendran Peringaden
Les chevaux Horizonte, Soutine, Pollock et Le Tintoret
Assistante à la mise en scène: Anne Perron
Costumes: Yannick Laisné, Alain De Raucourt
Maquillage: Annie Marandin

Théâtre de Chaillot
1 Place du Trocadéro –Paris
Du 7 au 23 décembre 2010 à 20h30 – Dimanche, 15h30 · relâche lundi,
ainsi que les 9 et 16 décembre
Renseignements : 01 53 65 30 00
site web

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