Théâtrorama

Le Canard sauvage  

Reprise cette saison de cette pièce à double fond d’Ibsen mise en scène par Stéphane Braunschweig au Théâtre de la Colline.

 Pour Stéphane Braunschweig, Ibsen est une vieille connaissance. Après avoir mis en scène « Rosmersholm » et « Maison de poupée », il y revient avec « Le canard sauvage » qui est selon lui « une pièce à double fond », racontant des existences construites sur des sols instables. Cette idée est métaphoriquement rappelée dans l’oeuvre de l’auteur norvégien par l’évocation de marécages, de fonds de fjords ou comme ici une forêt surexploitée.

Écrite en 1884, loin de l’idéologie et de la satire sociale des pièces précédentes, c’est la première des pièces intimistes d’Ibsen basée sur les rapports plus ambigus dans la famille et dans le village. Elle joue sur l’opposition entre Greggers, l’idéaliste manipulateur qui veut rétablir la vérité et construire un monde plus transparent et Hjalmar qui a choisi un confort relatif qu’il a acheté à coups de « mensonges vitaux », ce qui lui évite de s’engager auprès de sa famille,ou dans sa vie sociale.

La pièce s’ouvre sur cette légende. On raconte que lorsqu’ils sont blessés, les canards sauvages préfèrent plonger à pic vers le fond des lacs et s’accrocher aux algues avec leur bec plutôt que de tenter de survivre. Le domaine de Høydal est un vaste domaine forestier, comme il en existe dans les pays du Nord. Il a fait la fortune des familles Werle et Ekdal. Mais le Lieutenant Ekdal a vendu du bois qui appartenait à l’État et a été condamné au bagne, entraînant sa famille dans son déshonneur et sa chute. Les deux familles se sont éloignées et les deux fils, Greggers et Hjalmar se retrouvent après une dizaine d’années de séparation. Toute la pièce tourne autour de la famille de Hjalmar Ekdal qui, bien que déclassée socialement, attire comme un aimant Greggers Werle. Il s’installe insidieusement dans la vie de son ancien ami…

 » Une pièce à double fond « 

Entre « mensonges vitaux » et « retouches » de la vie (métaphore photographique en rapport avec le métier de photographe du fils Ekdal), Ibsen met l’accent sur tous ces arrangements avec une réalité qu’on ne parvient pas à transformer et qui finit par entraîner une perte de repères. On trouve dans le texte une rigueur et une économie dans la construction. La mise en scène de Braunschweig répond aux mêmes impératifs. Le passé de chacun explique le comportement présent. Les non-dits, les cadavres dans les placards surgissent d’eux-mêmes, comme amenés par le seul questionnement, et viennent fissurer la belle apparence des convenances sociales.

Serrant le texte au plus près, suivant l’oscillation de la fable qui circule entre déni et lucidité, vérité et mensonge, illusion et exigence de vérité, Braunschweig, dans une mise en scène précise et sans fioritures, évite la banalisation du jeu. Il matérialise le « double fond » de la pièce par un partage de l’espace scénique et par un jeu des acteurs qui suggère aussi le double discours. Au début, une bande étroite à l’avant scène, barrée par un mur dans lequel s’ouvre une porte étroite que l’on ne peut franchir que sur invitation. L’image du père Werle absent, présent ou fantasmé se projette comme le gardien d’un temple aux secrets inviolables.

En s’ouvrant, le second plan qui paraît plus large est en fait un espace fermé, celui de la maison de Hjalmar Ekdal, réduite au seul salon. Le foyer est modeste, à la limite de la pauvreté et accueille de temps à autre un médecin iconoclaste et un théologien alcoolique. Gina, l’épouse de Hjalmar, aidée de sa fille Helvig, tente d’y maintenir un semblant de sérénité, faisant mine de croire à la réussite de son rêveur de mari. On tourne en rond dans cette boîte en bois qui s’ouvre, de temps à autre, par le fond, sur un moignon de forêt barrée par un horizon blafard. C’est là que se situe le grenier dans lequel vit le canard sauvage. Loin de se suicider, il a survécu et boitillant, il s’est adapté. Évoquant la mouette de Tchékhov ou l’albatros de Baudelaire, l’oiseau devient la métaphore de nos adaptations permanentes et de nos compromissions avec la vie.

À force de coller à la représentation du réel et dirigeant ses comédiens au plus près de cette réalité, Braunschweig finit par ouvrir une brèche d’imprévisibilité. Le bâti solide du décor finit par chanceler, le sol se dérobe sous les pieds des comédiens. Ne négligeant aucun détail, Braunschweig ouvre le texte et nous conduit au bord d’un gouffre vertigineux qui épouse les méandres de l’inconscient, brouille les pistes et établit des connexions inattendues entre les événements. Se défont alors lentement nos certitudes et nos points d’ancrage habituels. La pièce nous oblige alors à nous interroger sur ce qui constitue nos singularités et la valeur de nos choix, quitte à conduire les plus fragiles vers le néant.

[note_box]Le Canard sauvage
De Henrik Ibsen
Adaptation, Mise en scène & scénographie : Stéphane Braunschweig
Avec Suzanne Aubert, Christophe Brault, Rodolphe Congé, Claude Duparfait, Charlie Nelson, Thierry Paret, Chloé Réjon, Anne-Laure Tondu et la participation de Jean-Marie Winling
Durée du spectacle : 2 h 30 environ
Crédit photo: Elisabeth-Carecchio

Au Théâtre de la Colline jusqu’au 14 janvier

Texte de la pièce – Éditions Actes Sud-Papiers
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