Théâtrorama

Ce soir au théâtre, c’est soupe de champagne aux plus grands personnages de notre répertoire : Lady Macbeth, Phèdre, Platonov, Hamlet… Et pour les canapés : M. Jourdain, Agnès, Bérénice… Les Étoiles du théâtre, comme autant de bulles de champagne, remontent du fond du verre comme du fond du temps, pour éclore sur nos pupilles et enchanter nos cœurs.

Depuis son arrivée à la direction du Théâtre National de Bordeaux Aquitaine, Catherine Marnas a rénové le lieu. Le hall de la grande salle Antoine Vitez a troqué son design démodé pour des fauteuils habillés d’étoffes, des boules de couleur pendent du plafond comme autant de gais lurons, des tapisseries aux larges fleurs s’épanouissent sur les portes. Le motif est d’ailleurs devenu le symbole du lieu : les fleurs peuplent les affiches, les programmes et les plaquettes. Sans ambages, elles annoncent le nouvel esprit qui souffle dans le théâtre : un esprit à la fois vivifiant et doux, généreux, baroque ; et résolument contemporain.

Ainsi en est-il du Banquet fabulateur, seconde création sur le territoire aquitain, signée Catherine Marnas et ses comédiens. Tout commence ainsi : les spectateurs sont introduits au compte-gouttes dans une salle qu’ils n’ont jamais vue jusque là au Théâtre du Port de la Lune. Un comédien les y mène, costumé de comédien (avec fraise au col ou cap à l’épaule, on ne peut guère s’y méprendre) mais se comportant en hôte de salle. La pièce tout à fait mystérieuse dans laquelle il nous fait pénétrer est tendue de rideaux rouge et noir. De long en large, se tient une série de tables dressées de nappes blanches et habillées de fleurs rouges. Des spectateurs y sont assis, un verre à la main, dégustant un vin rouge ou un jus de raisin (nous sommes à Bordeaux!). L’accueil est chaleureux, les comédiens sont prévenants, attentifs: ils servent des verres à ceux qui n’ont pas osé. Tout est élégant, les coupes, les nappes, les lumières… L’ambiance est feutrée mais conviviale, un peu interloquée tout de même : en voie d’enchantement.

Le banquet au grand cœur

LE BANQUET FABULATEUR d'apres L'espece fabulatrice de Nancy Huston mise en scene Catherine Marnas creation sonore Madame Miniature costumes, accessoires et habillage Edith Traverso  equipe technique TnBA : lumieres Jean-Olivier Tastet  son Jean-Christophe Chiron plateau Cyril Muller avec Julien Duval, Franck Manzoni, Olivier Pauls, Benedicte Simon, Julie Teuf production Theatre national de Bordeaux en Aquitaine

Bientôt les comédiens, assis parmi les spectateurs, prennent la parole. Les mots de Nancy Huston -tirés de son livre L’Espèce fabulatrice- viennent ponctuer le premier tour de table : il s’agira ce soir, à la manière des Anciens Grecs, de pratiquer un « symposium » sur le thème de l’imaginaire. Le texte de la canadienne s’impose d’emblée par sa force et son accessibilité : sur un sujet aussi périlleux que l’imaginaire, il frappe par la finesse et l’originalité de son propos…et il nous convainc de le suivre. Nous voici prêts à partir en voyage avec les comédiens qui nous tendent la main, pour une pratique et une démonstration directe d’un imaginaire en actes. Plongeons dans les fabuleuses fabulations théâtrales que les siècles nous ont données. En un coup de baguette, les acteurs disparaissent pour laisser surgir un Hamlet, un Don Juan, une Anna Petrovna… viennent également à nous un prestidigitateur muet, un chanteur de cabaret, un hypnotiseur sonore… C’est le bouquet final d’un feu d’artifice dramatique: les personnages jaillissent en étoiles filantes, se volatilisent aussitôt, laissent flotter leur traînée de poudre dans l’air de la salle.

Pour celui qui se laisse embarquer, le moment est délicieux. Mais une conversation entre initiés peut être à la fois passionnante et terriblement ennuyeuse pour ceux qu’elles laissent de côté : alors le Banquet fabulateur prend le risque de perdre les néophytes ou d’exaspérer les détracteurs de l’entre-soi. Qui ne reconnaîtra pas tel ou tel texte, qui ne se laissera pas aller au désordre organisé de cette éruption artistique… Cependant, en rempart à ce danger avéré, survient le dispositif scénographique, comme un antidote imparable. Il est corporellement si engageant, qu’il semble pouvoir maintenir en éveil quiconque voudrait se retirer. Pas de fond de fauteuil possible ! Avec le Banquet, nous sommes dedans, irrémédiablement.

Il ne serait pas possible d’affirmer que ce spectacle est édifiant, résolument avant-gardiste ou renversant d’intensité. Mais ce n’est pas ce qu’il cherche et dans sa forme il trouve parfaitement ce qu’il veut : dans un accueil tout velours, il s’agit du partage, entre amoureux de l’imaginaire, d’un moment simple et délicat. Légèreté et finesse, intensité par petites touches, plaisir platonique : nous sommes là pour être humains, profondément. Et cela est bon, ces derniers temps.

Le Banquet fabulateur
Inspiré de l’Espèce fabulatrice de Nancy Huston
Avec des extraits de Shakespeare, Tchekhov, Ibsen, Feydeau…
Mise en scène : Catherine Marnas
Avec Julien Duval, Franck Manzoni, Olivier Pauls, Bénédicte Simon, Julie Teuf
Création sonore : Madame Miniature
Costumes, accessoires et habillage : Édith Traverso

Du mardi 15 au mardi 22 décembre, au TnBA

 

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