Théâtrorama

Revue de famille

En psychanalyse lacanienne, la “Lalalangue” est  le nom donné à tout le dictionnaire familial, celui qui regroupe les injonctions, les proverbes, les idées qui reviennent et toutes ces phrases qui emberlificotent la pensée et l’éducation des enfants. Tous ces mots dits par les adultes, pris au pied de la lettre par les enfants et dont le poids devient réalité.

“Il y a un mot pour chaque chose” disait la mère de Frédérique Voruz qui signe “Lalalangue, prenez et mangez-en tous”. Et dans sa pièce, chaque mot claque comme une gifle, fait mouche et se déploie dans tous les sens, pour finalement laisser émerger la tendresse sous la rosserie, les larmes sous les rires et la colère sous la dérision.  

“Lalalangue” est l’histoire d’une mère. Tout commence par une escalade en montagne au-dessus des Calanques de Marseille. Le père en tête de la cordée, dévisse et entraîne dans sa chute son épouse qui se retrouve amputée de sa jambe gauche et perd les jumeaux qu’elle attendait. L’histoire devient alors celle du corps de cette mère unijambiste, emprisonnée dans ce corps souffrant et qui dit sur son lit d’hôpital : “Je me vengerai sur les enfants”. Elle eut sept enfants, des filles pour la plupart alors qu’elle préférait les garçons. 

En racontant sur la scène le drame avec distance et beaucoup de second degré, Frédérique Voruz permet de transformer cet accident en une scène initiale dont l’horreur ouvre les personnages principaux vers le mythe. Considérant ses enfants, ses chiens et autres objets vivants comme un prolongement d’elle-même, cette mère devient l’Ogresse des contes alors que le père écrasé par la culpabilité se dédie au piano et dialogue avec les arbres, comme un roi qui ne voudrait plus gouverner et se perd dans son esprit . Au milieu de tout cela, les enfants imaginent toutes sortes de stratégies pour échapper à la jalousie et aux injonctions maternelles.

Prenez, ceci est mon corps…

Le corps de la mère devient un objet de répulsion et de fascination pour la petite fille. Un corps composé de deux parties : l’une permanente et l’autre substituable. Autour de cette jambe manquante, la mère se réfugie dans une jouissance catholique de martyre qui se prive de tout, visite les clochards et oblige ses filles à faire de même, sous le regard de Dieu qui a tout le monde à l’oeil.

Pour échapper aux rets de la folie familiale, la petite fille s’évade en rêvant aux bras de Léonardo Di Caprio ? Imaginer d’autres regards qui ne salissent pas, qui ne dévalorisent pas et développer surtout une attitude irrévérencieuse pour souligner chaque travers, écouter cette voix qui hurle à l’intérieur et construire cette  volonté subversive qui échappe à la folie maternelle.  

Le texte prend toute la place, il se fait murmure ou s’enfle jusqu’au cri, interpelle Jésus ou fait appel à Harry Potter et à ses pouvoirs,  s’entrecoupe de berceuses enfantines ou de chansons de messes. 

En opposition à ce texte dit avec une énergie de jeu qui ne se dément jamais, renforçant l’intimité, la scénographie se résume à une chaise et un appareil à diapositives.  La projection des diapos découpe le texte en séquences où les confidences deviennent de plus en plus intimes. Déversée jusqu’au bout, du maelström de la colère surgit la reconnaissance de la fille à l’égard de la mère: une mère cabossée, enfermée jusqu’à la  folie dans une souffrance dont elle n’a pas les mots. Les mots de la fille disent enfin la tendresse, les transmissions, l’apaisement qui ont trouvé un chemin. Osant rire des drames familiaux, elle transforme l’horreur et le laid, faisant de “sa mère la gargantuesque héroïne” de sa pièce, puisque tout est une question de regard.

Sans jamais se victimiser, ni larmoyer, dans un jeu d’actrice impétueux et précis,- qui s’est forgé notamment auprès d’Ariane Mnouchkine et de Simon Abkarian – Frédérique Voruz nous emmène comme une tornade dans un passé désormais digéré. Elle aurait pu disparaître, mais en posant les faits les uns après les autres presque avec méthode,  en utilisant l’humour comme un abrasif, elle fait de cette histoire émouvante et tumultueuse une ode à ce métier de comédienne qui lui a permis de se reconnaître et de s’ouvrir à une autre vision d’elle-même. Une vision qui rassemble les opposés, qui intègre la douleur et les rires, la dévoration et la renaissance.

  • Lalalangue, prenez et mangez-en tous
  • De et par   Frédérique Voruz
  • Sous le regard bienveillant de Simon Abkarian
  • Conseil artistique : Frank Pendino
  • Création Lumière : Geoffroy Adragna
  • Création sonore : Thérèse Spirli
  • Crédit photos: Antoine Agoudjian
  • Vu au Lavoir Moderne Parisien
  • Du 29 Janvier au 9 Février 2020  au Théâtre du Soleil- Cartoucherie de Vincennes 

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