Théâtrorama

L’Aigle à deux têtes mis en scène par Issame Chayle

L’Aigle à deux têtes au Théâtre du Ranelagh
© Julien Jovelin

Avec L’Aigle à deux têtes, Jean Cocteau entendait montrer la rencontre d’un “anarchiste d’esprit royal” et une “reine d’esprit anarchiste”. La pièce, rarement jouée depuis sa création, est pour Issame Chayle l’occasion de mettre en scène sur fond de complot une affaire de vie et de mort : un drame romantique et politique.

Le poète s’est inspiré de l’Histoire, des figures croisées de Louis II de Bavière et d’Elizabeth d’Autriche (plus simplement Sissi) pour sa fiction. Deux personnages qui cherchaient à fuir le poids de la cour et des étiquettes au prix de leur popularité et même de leur vie. Au premier acte, on apprend que la reine de Cocteau s’est, depuis l’assassinat de son mari, retirée de toute vie publique pour se consacrer à l’édification de châteaux merveilleux qu’elle n’habite jamais plus de quinze jours. L’auteur emprunte à la folie romantique du roi de Bavière pour le caractère de cette reine ; il se nourrit du destin de Sissi, assassinée par un anarchiste pour son intrigue.

La reine n’est jamais nommée, mais le monde gravite autour d’elle. La lectrice Edith de Berg et le duc de Willenstein rivalisent pour ses faveurs et la surveillent de concert. Les seconds rôles, Salomé Villiers et Julien Urrutia se démarquent avec adresse dans les scènes de couloir. La politique dégoûte la reine mais comme le comte de Foehn, chef de la police royale lui fait remarquer : la politique est le métier des rois. L’archiduchesse, belle-mère de la reine, et lui veulent une régence. L’enjeu du pouvoir nourrit toutes les conspirations. Les allées et venues des personnages dans les travées nous placent au cœur des intrigues. L’apparition des personnages secondaires dans les baignoires ou dans l’embrasure des portes identifie le théâtre au palais. Le pouvoir se donne en spectacle sous les magnifiques boiseries du Ranelagh et le public est aux premières loges.

L’Aigle à deux têtes, entre rêve et réalité

L’Aigle à deux têtes au Théâtre du Ranelagh
© Ben Dumas

Les fastes de la cour transparaissent dans le choix des décors. Les superbes toiles peintes d’Eric Gazille évoquent le théâtre d’un autre temps. Chacun des personnages est conscient de jouer un rôle mais personne n’est d’accord sur la pièce à laquelle il participe. La reine se voudrait une tragédie et son assassin un tragédien : leur règne à deux têtes tournera court. La tragédie a ses mécanismes et Issame Chayle en jouant sur la profondeur du plateau en maîtrise les rouages. Les effets de dévoilement successifs, les rideaux et les masques tombent et orchestrent une fuite en avant de plus en plus rapide. La chute a plusieurs visages et cette reine complexe reste un mystère aussi bien des courtisans que des spectateurs.

La reine, éprise de sa propre chute, aime son assassin, un poète qui a prédit la fin de la royauté et qui a de plus les traits de son mari. L’argument est rocambolesque mais les détails sont fatals. L’hommage à Cocteau est évident, il dépasse l’adaptation du texte les acteurs revendiquent la dimension théâtrale et grandiloquente du texte. Jean Marais a le premier joué Stanislas et Alexis Moncorgé se glisse dans le costume à sa suite. La diction l’emporte sur le mouvement et c’est par la voix que les acteurs sont investis de leurs rôles. Delphine Depardieu parvient à rendre la fragilité de cette reine impérieuse sans psychologisme superflu. C’est un théâtre du symbole qui se joue, une pièce marquée par l’orage et les passions héraldiques.

On pourrait dire qu’avec cette pièce romantique Issame Chayle poursuit une recherche de l’absolu théâtral. Entre rêve et réalité les personnages ne trouvent pas leur place. Il est sans doute heureux que des scènes continuent de représenter ce drame de Cocteau, hybride et étrange à l’image de cet aigle à deux têtes.

L’Aigle à deux têtes
Texte de Jean Cocteau
Mise en scène : Issame Chayle, assisté d’Aurélie Augier
Avec : Delphine Depardieu, Alexis Moncorgé, François Nambot, Julien Urrutia, Salomé Villiers
Scénographie et costumes : Muriel Delamotte
Lumières : Denis Koransky, assisté d’Anne Gayan
Musiques : Jules Poucet
Crédit photos : Julien Jovelin / Ben Dumas

Jusqu’au 30 mars au Théâtre du Ranelagh

 

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